Témoignage :  » Se retrouver à la rue : il suffit de pas grand chose « 

Le témoignage que je vous invite à lire est celui de Jean, 51 ans. Nous sommes alors le 15 mai 2009 (voir extraits du reportage). Les enfants de Don Quichotte ont installé des tentes quai des Tuileries et appelé à une nouvelle mobilisation en faveur des personnes sans-abri, mal logées, des personnes en situation de précarité. En un mot : exclues. La nuit tombe, Jean raconte. C’est lui qui décide du début et de la fin.

Ces mots sont les siens, de façon intégrale, au fil de sa pensée, chaotique mais lucide et solide. Je les ai retrouvés ce matin en relisant des carnets de reportages noircis de témoignages. 5 ans déjà. Et le nombre de personnes à la rue ne cesse d’augmenter : plus de 140 000 en 2014 (100 000 en 2009). Celui des personnes mal logées ou en situation de fragilité locative : près de 10 millions, sur 66 millions de Français. Comment est-ce possible ?! Les différences et blessures invisibles guident, en partie, mon travail depuis 2007. La déshumanisation chronique des personnes en difficulté m’est insupportable. 

Avec les enfants de Don Quichotte
Extrait de Sans-abri : une infraction tolérée aux droits de l’Homme © Virginie de Galzain.

 » J’ai été presque 3 ans à la rue. Il y a 7 mois, les Enfants du Canal* m’ont proposé une chambre contre un petit forfait par mois. Pour la première fois, on m’a dit : « Tu es chez toi« . Je me suis refait une santé et j’ai décidé de remonter la pente. Sans toit, c’était impossible. Il faut comprendre.

J’ai passé un examen de conducteur de poids lourd et suis devenu chauffeur du Bus-abri qui accueille les personnes qui n’ont pas de toit. En 6 mois, j’ai pu avoir tout cela, grâce à l’association.

Je suis d’Orléans. J’avais un emploi, un appartement. Et puis un jour, tout a commencé. Perdre son travail. Son logement. Se retrouver à la rue. Il suffit de pas grand chose. On finit par se dire qu’on s’en fout. On va dans les assos. On est envoyé de foyer en foyer. On ne mange pas. On ne dort pas. On voudrait juste savoir où on va. Et puis on peut tomber dans l’alcool : on a beau refaire le monde, on est rejeté de la société.

Je suis arrivé à Paris rue Saint-Denis. J’ai commencé à traîner. Quand tu n’as rien, tu dois malgré tout faire quelque chose. J’avais une tente que je démontais tous les matins : on s’y cache. On ne veut pas que les gens nous voient comme ça. On a notre fierté. Je me suis fait quelques copains. On passait la journée ensemble : Armée du Salut, Restos du cœur, Charonne… et puis on se séparait. Aujourd’hui, certains ont retrouvé un travail, d’autres…

Avec les enfants de Don QuichotteLa personne qui parle n’est pas représentée sur les photos © Virginie de Galzain.

J’ai une famille. Beaucoup en ont une. Mais tu te débrouilles tout seul dans ces cas-là. J’ai tenu grâce à mon chien. Il faut se battre. C’est dur la rue. On nous balade comme des bestiaux, on nous dit :  » Tu dors là « . S’il y a à manger on mange sinon on dort. Et à 6 heures, on doit  » dégager « . Tu parles d’une vie. Alors on se met à boire, pour oublier, parce que quand tu ne dors pas, il faut oublier.

Hommage aux morts dans la rue, 48 ans d’espérance de vie, en France…

Et puis un jour, tu « t’installes » dans la rue : tu laves tes fringues, tu prends un rythme, enfin celui que tu te donnes ; une bière ; plusieurs bières ; tu es bourré ; et ainsi de suite. Tu penses à la maladie. À la mort. On continue de te balader. Tu es fatigué. Tu laisses tomber. Ou tu te suicides. Ou tu attends que quelque chose t’emporte loin de tout ça.

L’Abri-bus des Enfants du Canal, les personnes à la rue connaissent. Elles savent qu’on est là. On discute avec elles. On mange un morceau. Il y a des gens qui sont dehors depuis 10 ans, 20 ans, avec leur vie dans un sac. On fait des maraudes, on donne un café ou un chocolat chaud et on discute. C’est très important, c’est ce que je préfère. Car quand tu as ramé, que tu t’en es sorti, tu fais envie de façon saine. Ca n’empêche pas certains de ne pas aimer voir les autres émerger. Mais ceux que tu rencontres voient que c’est possible et ils ont envie de prouver qu’ils peuvent y arriver aussi. « 

Avec les enfants de Don QuichotteExtrait de Sans-abri : une infraction tolérée aux droits de l’Homme © Virginie de Galzain
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> Le site des Enfants du Canal : https://www.lesenfantsducanal.fr
> La page Facebook des Enfants de Don Quichotte : https://fr-fr.facebook.com/pages/Les-Enfants-de-Don-Quichotte
> Le site de l’association Droit au logement/DAL : https://www.droitaulogement.org

Se faire soigner
: quelques pistes
> les PASS (permanence d’accès aux soins de santé, plus de 400 en France)
> les centres de soins de Médecins du Monde (CASO)
> la Croix Rouge et le SAMU social…

Se renseigner auprès des associations, centres d’action sociale… pour avoir une domiciliation (adresse ou recevoir du courrier gratuitement), un repas, un hébergement d’urgence , savoir où se laver, s’habiller (vestiaires solidaires), se faire accompagner pour retrouver un logement, connaître ses droits, s’il existe des transports accessibles gratuitement, reconstruire un projet personnel entre autres. Le contact humain est fondamental et vital dans tous les sens du terme.

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Maraudes de nuit, santé, habitat, Roms & co

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Extraits ©Virginie de Galzain/MdM

En France, Médecins du Monde agit contre l’exclusion et pour l’accès aux soins pour tous. Elle vient notamment en aide aux personnes sans abri via un soutien médico-social. A Nice (cf diaporama), l’équipe dispense les premiers soins, offre des médicaments de première nécessité et des compléments alimentaires. Elle oriente aussi vers son Centre d’accès aux soins (CASO) et les structures médicales complémentaires.

Toute personne vivant dans la rue est de facto en situation d’insécurité physique et psychologique ; fragilisée par des privations permanentes, un environnement agressif, l’isolement. Et les enfants sont particulièrement exposés aux risques d’infections, été comme hiver. En outre, en raison des conditions héritées des politiques sécuritaires et/ou migratoires françaises, beaucoup de personnes sans domicile, avec ou sans papiers, se cachent de peur d’être interpellées voire reconduites à la frontière. Ce qui constitue une entrave de plus à l’accès aux soins. C’est aussi une difficulté supplémentaire pour les associations qui doivent chercher les personnes en question lors des tournées avant de pouvoir leur venir en aide, quand elles les retrouvent.

La région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur) est une des plus touchées par la hausse de la précarité : 15,7% de ses habitants vivent sous le seuil de pauvreté* ; 25% de ses salariés gagnent moins de 830 euros par mois**. En France, le nombre de personnes sans abri est de plus de 130 000 personnes, avec une hausse importante du nombre de jeunes, de femmes enceintes et de familles avec enfants mineurs !

A propos de…
On assiste une fois de plus à de nombreux démantèlements de camps habités par des Roms (on expulse l’été, on laisse se réinstaller l’hiver, on expulse quelques mois plus tard…) ; on invoque les risques sanitaires encourus par les personnes vivant « dans » et « à proximité » des bidonvilles dans lesquels vivent certains Roms. Il ne saurait en être autrement puisqu’un bidonville est, par définition, insalubre/non sain. Faisons « avec » ceux qui vivent sur notre territoire en proposant des emplacements de résidence, de travail sous conditions de part et d’autre, par pallier. Ce, en tenant compte de la répartition géographique souvent historique car toutes les communes ne sont pas concernées à égalité par le sujet. Plutôt que de laisser pourrir des situations en connaissance de cause, jusqu’à ce que cela ne devienne plus supportable pour qui que ce soit. Ce qui est insupportable, c’est que les personnes sans abri et sans domicile fixe le restent, avec les manques inhérents : sans existence humaine, sociale, administrative et sans ressources et/ou travail stable quand travail il y a. Ce qui est insupportable c’est que ces situations existent.

De l’insalubrité cachée
Pour élargir sur ce qu’on voit moins et qui touche environ un habitant sur 10 en France*** : si on parlait aussi des risques sanitaires et physiques encourus par ceux qui vivent « dans » des logements — cette fois-ci — mais insalubres, loués sans aucun scrupules par des propriétaires qui passent je ne sais comment entre les mailles du filet « normes » ? Des problèmes liés au saturnisme ? De la surpopulation locative faute de logement adapté parce que c’est inaccessible ou que les garanties demandées sont trop fortes, quand bien même on aurait de quoi payer ses factures ? Avec des sanitaires qui n’en sont pas, des modes de chauffage d’un autre âge, une isolation murale et sonore insuffisante, des parties communes non restaurées ? Est-ce que les politiques réalisent, au-delà des chiffres, ce que représente et ce qu’implique ce genre de vie ? L’angoisse des parents qui aimeraient offrir d’autres conditions de vie à leurs proches et dont on n’imagine pas, en les voyant, qu’ils vivent de façon indigne ? Les enfants qui s’isolent faute de pouvoir inviter un ami de classe chez eux en raison de… ?

Une politique en faveur du respect des droits fondamentaux humains ?
L’accès aux soins, à un logement décent, à l’éducation, à l’alimentation et à l’emploi sont 5 des piliers des droits fondamentaux de l’Homme. Certes, il y a « la crise » dont on ne peut faire abstraction, et même « les crises ». Mais si on n’investit pas sur un « minimum syndical » de bien-être des êtres humains, sur quoi investir ? Si ceux qui sont « au pouvoir » et ont ce pouvoir de prendre des décisions là où ils ne l’avaient pas hier, s’ils n’amorcent pas des améliorations en ce sens : où va-t-on ?

Les décisions à prendre doivent tenir compte de TOUS les paramètres : société, santé, éducation, emploi, économie, logement, environnement, sécurité, immigration… Ce, dans une même direction : la possibilité pour chacun de vivre, sinon le mieux, du moins le moins mal possible de façon digne et autonome au sein d’un monde désormais totalement interdépendant.

«  Le redressement est indispensable, mais il ne sera possible que dans la justice. Fiscalité, éducation, logement, santé, accès à l’énergie, sécurité, services publics, nouveaux droits, culture : l’âme de la France, c’est l’égalité.  » (François Hollande, Le projet). La question est donc d’agir avec équité et éthique sur ces piliers fondamentaux : emploi stable, habitat décent, éducation égalitaire pour tous (condition d’avenir et de sécurité au sens très large du terme), alimentation quotidienne de qualité, accès aux soins et protection de l’environnement qui doivent être absolument prioritaires sur tout le reste. Ce, en remettant en question un système économique concentré dans les mains de quelques centaines de puissants, de façon à ce qu’il soit au service de la société et non pas subi par celle-ci. Sans quoi, la société en question, dont la part de celle qui a cru en « vous » Monsieur le Président, sans illusion mais avec espoir, risque fort de se radicaliser.
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* Sources INSEE  *2012 ** 2009. *** Fondation Abbé Pierre.

Diaporama : les Enfants de Don Quichotte, 15 mai

“On n’a rien, on est à la rue, et on nous prend le peu qu’on a. On a notre vie dans un sac, un duvet pour dormir, et c’est tout. On n’a nulle part où aller dignement, on n’existe pas, la société nous ignore et on nous chasse d’un abri de toile “.

> VOIR LES PHOTOS

Photos (Nikon F90, films Ilford HP5Plus, 50 mm) & montage©Virginie de Galzai

En France, près de 100 000 personnes sont sans abri. Plus de 3 millions de personnes sont victimes de mal-logement ou sans domicile fixe, dont 600 000 enfants. Et des millions sont en situation de précarité d’habitat (8 millions de pauvres).

15 mai 2009 : les Enfants de Don Quichotte appellent à une nouvelle mobilisation en faveur des sans-abri, des mal logés, des personnes en situation de précarité. Ils installent des tentes sur les quais des Tuileries (Paris), avant d’être évacués par la police à la tombée de la nuit. Laisser des personnes vivre dans la rue, en situation de précarité, est une infraction tolérée à la Déclaration universelle des droits de l’homme.


> Le site des Enfants de Don Quichotte

Avec les Enfants de Don Quichotte, suite

15 mai, fin d’après-midi : nouvelle tentative de mobilisation lancée par les enfants de Don Quichotte. Ils y étaient encore à minuit. Des tentes sont installées le long des quais côté Tuileries. Sur les pavés, des personnes de tous âges venues soutenir Augustin Legrand, son action, les personnes sans-abri et mal logées, celles qui luttent pour garder leur logement et qui peuvent se retrouver sans toit du jour au lendemain. Ca peut aller tellement vite.

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Paris, 15 mai
(Nikon F90, films Ilford HP5Plus, 50 mm) © Virginie de Galzain

J’étais en train d’écouter Jean-Michel, 51 ans, qui a vécu 2,5 ans dans la rue avant de s’en sortir “grâce à eux” (je retranscrirai ses propos tels quels plus tard sur le blog), quand la police est descendue des deux côtés du quai. La nuit était tombée. Plusieurs canaux de la police fluviale était aussi là, c’est vrai qu’on ne sait jamais…

15mai004_virginiedegalzainParis, 15 mai (Nikon F90, films Ilford HP5Plus, 50 mm) © Virginie de Galzain

Une infraction est commise ce soir, nous devons intervenir ” précise le commissaire, alors que l’association avait la garantie de pouvoir rester la nuit. Forte d’une efficace technique de l’encerclement maximum pour mieux maîtriser et rabattre les personnes présentes, l’intervention est très ferme. Les forces de l’ordre avancent comme toujours en rangs serrés pour faire reculer tout le monde et empoignent ceux qui n’avancent pas ou résistent. Pas d’ordre sans force ?

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Paris, 15 mai
(Nikon F90, films Ilford HP5Plus, 50 mm) © Virginie de Galzain

Des images qu’on n’en finit plus de voir. Et quelques chutes – dont un homme sans-abri en situation de handicap, les journalistes qu’on empêche momentanément de faire leur travail et malmenés au passage  » pour notre sécurité  » (!), les tentes vidées et enlevées, des sans-abri parfois sortis de force ; révoltés, désarmés, certains se retrouvent sans affaires : ” On n’a rien, on est à la rue, et on nous prend le peu qu’on a. On a notre vie dans un sac, un duvet pour dormir, et c’est tout. On n’a nulle part où aller dignement, on n’existe pas, la société nous ignore et on nous chasse d’un abri de toile “.

Au pied de la passerelle Sedar Senghor, des toiles, des sacs de couchage amoncelés. Ce qui reste d’une mobilisation pour le droit au logement, pour le respect de la dignité humaine.

15mai04_virginie de galzain
Paris, 15 mai
(Nikon F90, films Ilford HP5Plus, 50 mm) © Virginie de Galzain

Laisser des personnes vivre dans la rue, en situation de précarité est une infraction tolérée à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il y a une semaine, un homme de 42 ans, un de plus, mourait des suites de la rue. L’espérance de vie quand on vit dehors est de 48 ans. Scandale. Honte. Indifférence. Inertie. Non assistance à personne en danger. Injustice. Inhumanité. Inégalité. Monsieur le Président : qu’attendez-vous ?

 » Je veux, si je suis élu président de la République, que d’ici à 2 ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir, et d’y mourir de froid parce que le droit à l’hébergement, c’est une obligation humaine. (…) Parce que si on s’imagine que la politique ne peut rien faire, dans un pays comme la France, en 2007, pour empêcher les gens de mourir sur le trottoir, alors ce n’est pas la peine de faire de la politique « , disiez-vous ?

LIEN PHOTOS

À SUIVRE : www.lesenfantsdedonquichotte.com
À SIGNER : le manifeste des Enfants de Don Quichotte

Pauvre en France, au XXIe siècle

Près de 8 millions de pauvres, dont environ 2 millions d’enfants.
Plus de 3 millions de personnes sans domicile fixe ou en état de mal-logement.
Plus de 1,3 million de demandeurs de logement social.
Au moins 100 000 sans abris (estimation) dont 10 % à Paris.
110 000 enfants placés hors du foyer de leurs parents.
Des dizaines de morts dans la rue, de froid, de faim, etc.
Une actualité valable toute l’année.

 » On ne peut pas laisser les gens mourir de froid en 2008 à la périphérie de Paris « , disait, notamment, tout à l’heure, Nicolas Sarkozy. Nulle part dirai-je. Que fait l’État depuis des années ? Que fait l’État aujourd’hui pour prévenir la précarité et la résorber efficacement ? Notre président est bien attaché à l’intégrité de sa personne à en juger par l’efficacité de son avocat dans l’affaire des poupées vaudou. Mais qu’en est-il du respect des droits humains les plus vitaux ? De l’article 25* de la Déclaration universelle des droits de l’homme dont on va fêter les 60 ans le 10 décembre prochain ? Par exemple…


www.fondation-abbe-pierre.fr

* » Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. « 

LIVRES
La pauvreté en héritage, de Martin Hirsch. Éd. Robert Laffont. 2006. 18 €
N’oublions pas les jeunes ! de l’Abbé Pierre. Éd. Desclée De Brouwer. 2007. 14 €
La France des travailleurs pauvres, de Denis Clerc. Éd. Grasset. 2008. 16,90 €
Réussir la protection de l’enfance, de Marie-Cécile Renoux. Éd. de l’Atelier. 2008. 22 €