A voir : ‘Nulle part, en France’

« Vous a-t-on dit que vous seriez des ombres, qu’il n’y aurait pour vous aucune terre ? Vous a-t-on dit que vous n’auriez plus de nom, nulle part, ici ? Vous a-t-on dit que vous auriez nulle part pour seule patrie ? » – Laurent Gaudé/Nulle part en France.

 À regarder et à écouter, Nulle part en France, le documentaire de Yolande Moreau au cœur des camps de Calais et Grande-Synthe. Un regard sobre et sensible, frontal et révolté, qui humanise des hommes, des femmes et des enfants que l’on rejette et réduit à l’état d’ennemis fantomatiques ; qui donne à voir une fois encore les conditions de vie inacceptables que nous tolérons pour ceux qui fuient leur pays – quel qu’il soit – avec l’espoir de vivre enfin en paix.

Pénétrants, les témoignages des personnes en situation de migration sont complétés des mots de Laurent Gaudé : des mots réalistes et sans complaisance qui résonnent comme des appels à réfléchir et à s’ouvrir, à accueillir l’Autre comme il devrait l’être.

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De Yolande Moreau, Elsa Kleinschmager, Sébastien Guisset, Fred Grimm, Hania Osta et Laurent Gaudé – ARTE GEIE

Depuis plusieurs décennies, l’accueil de personnes en situation de migrations forcées n’a pas été pensé ni anticipé. Les dirigeants, notamment ceux de notre pays (passés et présents) renversent la situation de façon insupportable en disant que ce sont elles qui nous mettent en danger. Il faut oser. Et ils « remercient chaleureusement » voire paient en passant certains autres gouvernements pour qu’ils maintiennent dans leurs murs ces personnes qui leur font peur au risque de provoquer les pires déstabilisations ailleurs. Déstabilisations qui peuvent d’ailleurs favoriser la montée/poursuite de formes de violence et de terrorisme. C’est ce que l’on appelle se décharger de ses responsabilités, avec un égoïsme, un cynisme et une hypocrisie totale.

Il faudrait aussi que l’on m’explique pourquoi/comment le Liban peut accueillir plus d’1,2 million de réfugiés syriens, la Turquie plus de 2,5 millions et nous + ou – 11 000 ? (voir chiffres Syrie* plus bas)

Créer des frontières bunkers, supprimer le droit d’entrée au plus grand nombre au profit du devoir de sortie n’est pas la solution. Outre le fait que c’est une négation de l’Autre, c’est avant tout un aveu d’échec ; une action dans l’urgence et une vue à court terme ; une absence d’analyse et de responsabilité concertée pour mettre en place des actions adaptées. Ajoutons quelques sacs de sable sur la digue en attendant une prochaine vague… en substance ! Et comptons sur la « résilience » (elle a bon dos) de ces hommes, femmes et enfants pour vivre avec ce rejet massif, les violences subies, l’exil.

1 – La situation du monde impose de faire avec et non contre. Situation à laquelle nous sommes tous directement ou indirectement associés.
2 – Cela ne dissuadera personne de quitter son pays pour un autre.
3 – Cela continuera de favoriser les migrations clandestines et donc des parcours terribles, la criminalité (de ceux qui vont profiter de leur vulnérabilité pendant leur parcours) et des morts.
4 -Cela favorise les concentrations indignes type Calais et des injustices : défaut d’accès au Droit et aux droits (santé, logement, formation linguistique, emploi, éducation).
5 – Cela précarise les personnes qui parviennent à rester clandestinement dans le pays d’arrivée à défaut d’accueil.
6 – Cela entretient l’exploitation des êtres humains notamment sous la forme du travail illégal, pas de papiers, pas de contrat, pas de droits, une paie sous le manteau quand il y en a et des menaces de dénonciation ou un renvoi si le travailleur demande un contrat de façon trop pressante.

WELCOME !

À LIRE/À VOIR AUSSI : SUGGESTIONS
Documents
– les ouvrages de Catherine Wihtol de Wenden
Les bateaux ivres de Jean-Paul Mari. Éd. Lattès. 19 €
Bilal, sur le route des clandestins, de Fabrizio Gatti. Éd. Liana Levi/Piccolo. 13 €
Cet autre de Ryszard Kapuscinski. Éditions Plon. 18 €
Pour un autre regard sur les migrations, construire une gouvernance mondiale. Éd. La Découverte .

Films ou documentaires (VOD/DVD)
Des étoiles de Dyana Gaye
Hope de Boris Lojkine
La cour de Babel de Julie Bertuccelli
Harragas de Merzak Allouache
Welcome de Philippe Lioret
Une mer fermée et La première neige d’Andrea Segre
! En salles le 28 septembre 2016 : Fuocoammare, par delà de Lampedusa de Gianfranco Rosi

Romans
Eldorado de Laurent Gaudé. Actes Sud poche. 7,70 €
Ulysse from Bagdad d’Éric-Emmanuel Schmitt. Livre de poche. 7,10 €
Partir de Tahar ben Jelloun. Folio. 7,70 €

*QUELQUES CHIFFRES : CAS DE LA SYRIE
– Plus de 7 millions de personnes déplacées au sein du pays.
– Près de 4,8 millions de réfugiés en 5 ans, dont dans les pays suivants :
– 2,5 millions en Turquie (population du pays : 75 millions d’habitants)
– 1,2million ? au Liban (population du pays : 4,4 millions d’habitants)
– plus de 635 000 en Jordanie (population 6,6 millions d’habitants)
– plus de 245 000 en Irak (population 33,5 millions d’habitants)
– 10 000/11 000 en France depuis 2011 selon l’OFPRA (population 66 millions)

Plus de 260 000 morts depuis 2011 (source officielle, 470 000 selon le Syrian Center for Policy Research/SCPR), sans compter les dizaines de milliers de disparus dans les mains du régime en place, les tortures et emprisonnements. Ce, dans l’inaction internationale et l’impunité complète.

Laurent Gaudé : interview

Laurent Gaudé, écrivain et dramaturge français, vient de publier son dernier roman, La porte des Enfers. Une fable sur la condition humaine, un voyage d’amour à la frontière de la vie et de la mort. Rencontre* avec un auteur pour qui l’homme et la littérature sont à jamais liés.

Matteo et Giuliana sont frappés par la mort de Filippo, leur fils de six ans, au coeur d’une fusillade. L’histoire se déroule dans la région de Naples.

Laurent Gaudé : Naples est une ville qui aime marier les contraires, où coexistent la violence et la douceur, les croyants et les païens, la laideur et la beauté. Il était essentiel que cette dualité soit présente. Dans la géographie même de la cité, est localisée l’entrée des Enfers, au lac d’Averne. En novembre 1980, la terre a tremblé à Naples. C’était donc l’endroit idéal pour permettre un glissement continu entre le réel et la fiction, la fiction et le réel, pour que le lecteur puisse y croire.

La vie et la mort semblent parfois se confondre, prendre la place l’une de l’autre. L’écriture en est la messagère.
Filippo meurt violemment, un matin. Pour ses parents, restent l’absence et la révolte, une souffrance indiscible et la mort. Une longue descente aux Enfers commence pour tenter de rester en vie, et de redonner vie à leur enfant. Tandis que le fils part à la recherche de son père. Les morts se rappellent sans cesse à nous, posant l’idée que le monde des vivants est parfois plus vide encore. Écrire est une forme de lutte contre la mort, contre l’oubli ; une fixation de la mémoire. Tels André Malraux, ou René Char… La mémoire de ceux qui sont encore vivants est la seule chose qui compte. C’est ma seule arme.

Ce qui frappe dans toutes vos oeuvres est la réalité et la dignité des personnages, si durs que soient leur univers et leur vie.
Ce qui est à la fois passionnant et difficile est de comprendre et de raconter ce qu’un homme peut vivre, si proche ou si éloigné soit-il de ce que vous vivez. La capacité à être derrière lui parce qu’il vous touche, à se projeter par le biais de l’écriture. Mes livres sont durs, mais les personnages qui les habitent tiennent droit. Ils résistent aux assauts de la vie, malgré le malheur, la violence, la mort. Matteo, au plus fort de son errance et de son désepoir, rencontre ceux qui lui permettront d’entreprendre son voyage aux Enfers. Giuliana continue sa route en accord avec elle-même. Je crois en l’homme, à sa capacité à tenir, à trouver les ressources en lui alors même que tout semble fini. C’est ce qui fait la beauté de l’humanité.

Votre écriture a un pouvoir d’identification très fort, et une dimension presque cinématographique. Comment justifiez-vous cette démarche artistique ?
Le roman a une forme classique, mais c’est aussi un vrai lieu de construction. Quand je commence à écrire, je sais où je veux aller, la trajectoire est définie à l’avance, même si les personnages, l’histoire, évoluent au fil du temps. C’est une écriture presque visuelle, car je fais le déroulé de la scène à l’avance ; une sorte de fonctionnement par séquence. Ensuite, le silence dans lequel un livre vous plonge laisse sa place à un jeu mental avec le lecteur, plus encore qu’avec le théâtre, où l’expression orale a une place prépondérante.

Comment situez-vous le livre face aux nouveaux médias ?

Je crois en la force du roman, et suis très optimiste sur la place du livre, bien que le temps accordé à la télévision ou aux jeux videos empiète beaucoup sur la lecture. Le livre est un formidable espace de liberté car rien n’est imposé. Un espace d’apprentissage aussi, sans frontières, sans limite d’âge. Chacun y voit ce ce qu’il souhaite, en conserve des souvenirs et des couleurs qui lui sont propres.

La littérature fait sa rentrée ; la sélection des prix va commencer. Vous êtes vous-même lauréat de plusieurs d’entre eux (Goncourt des Lycéens, Goncourt, Prix Giono). Quel regard portez-vous sur la médiatisation de la littérature ?
Les prix ont leur légitimité et leur intérêt. La méfiance dont ils font parfois l’objet ne me semble pas fondée, même si tout est perfectible. On devrait davantage se poser la question de la concentration de groupes qui influent sur la production littéraire, et donc sur certains titres et ouvrages “phares”. Avec le risque d’une moins grande diversité. Et celui de tout axer sur le chiffre et la performance. Sans oublier la collusion des métiers, avec des membres de comités de lecture qui sont aussi auteurs, membres de jury, journalistes. Cela peut remettre en question le bien fondé d’un choix.

Quelles sont vos clés d’écrivain ?
Au-delà d’une passion, d’un plaisir, d’une envie, au-delà des aspects “littéraires”, pour “apprendre” à écrire, il faut vivre pleinement. S’imprégner de ses joies et de ses peines, des déceptions. Il faut voyager, se remplir d’expérience, et affiner son regard. En permanence. C’est la seule école qui me vienne à l’esprit. Ensuite, cela demande une discipline très personnelle. Et un luxe, qui est le temps. On a tous des rêves d’écriture, mais il y en a peu finalement qui aboutissent : il faut être persévérant, aller au bout de la démarche, finir ce qui est initié, le montrer. Et recommencer.

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La Porte des Enfers, de Laurent Gaudé. Ed.Actes Sud. 19,50 €
*interview réalisée le 2 septembre 2008, parution Génération Solidaire Automne 2008