Inceste et violences sexuelles sur mineurs : l’urgence d’agir

– Interview et photos ©Virginie de Galzain

Silence, on viole. En France, au moins 4 millions de personnes ont été victimes d’inceste. Et on estime qu’un enfant est victime de viol ou de violences sexuelles toutes les 3 minutes dans notre pays. Une vérité inacceptable qui révèle un déni de réalité et des défaillances très graves en matière de protection, de prévention, de justice et d’accès aux soins. Une « bombe à fragmentation » qui ravage tout à l’intérieur comme à l’extérieur de soi, de façon immédiate et à retardement.

Plusieurs départements de la moitié Nord de l’Hexagone et d’Outre-Mer sont parmi les plus touchés. Engagée, Christine Visnelda Douzain est psychiatre responsable de l’Unité de psychotrauma et centre de ressources NOE (Nord-Ouest-Est) de La Réunion (EPSMR de Cambaie). Depuis plus de 20 ans, elle soigne et accompagne des femmes, des hommes, des enfants qui ont été victimes d’inceste et de violences sexuelles, qui ont grandi avec ces traumatismes à vie. Lors d’une interview qu’elle a bien voulu m’accorder, Christine Visnelda Douzain brise le silence. Elle alerte sur les détresses vécues, leurs conséquences et les urgences vitales de ce combat sanitaire et humain. Elle rappelle qu’il est possible de « dire », de se faire aider, soigner. Elle nous parle aussi d’un projet culturel de sensibilisation innovant : la pièce Quelque chose, en cours de déploiement à La Réunion.

* * *

GENÈSE D’UN ENGAGEMENT
Christine Visnelda Douzain : « Je suis venue à La Réunion juste après ma thèse de doctorat et mon diplôme d’études spécialisées (DES) de psychiatrie. J’ai commencé à travailler au Service médico psychologique régional (SMPR), une structure hospitalière et unité à vocation psychiatrique destinée à soigner et accompagner les détenus au sein des prisons. Là, j’ai découvert que beaucoup de personnes – des homme à 90% – étaient incarcérées pour avoir commis viols et inceste ; et qu’eux-mêmes avaient été victimes de violences, de maltraitances et de carences affectives graves. À l’époque, je me souviens m’être notamment demandé pourquoi je n’avais rencontré qu’une victime en quatre ans de spécialisation. La réponse est venue rapidement.

Je suis ensuite partie m’occuper d’une unité qui proposait 50% d’accueil d’urgences psychiatriques et 50% de travail auprès de personnes souffrant de problèmes liés à la dépendance à l’alcool qui cachaient parfois une souffrance plus ancienne et profonde. Peu à peu, tout s’est mis en place et j’ai intégré pendant 18 ans la Cellule d’urgence médico psychologique (CUMP) dont je suis devenue responsable. En 2005, une consultation en psychotrauma est créée dans le nord de l’Île pour offrir un suivi sur du plus long terme. Puis une autre dans le Sud. L’ensemble des rencontres faites sur le terrain et le dispositif de la CUMP ont guidé ma spécialisation dans le trauma et mes engagements médicaux et humains.

INCESTE ET VIOLENCES SEXUELLES : TOUS CONCERNÉS
C.V-D. : Dès la première année, nous accueillons à l’unité des patients qui ont subi majoritairement des violences sexuelles dans l’enfance, essentiellement des femmes. Cela ne va jamais cesser d’augmenter (jusqu’à 60% aujourd’hui), sans que nous ayons eu une stratégie de soins orientée en ce sens (au départ). Nous n’avions en effet pas conscience de l’ampleur du problème à cette époque. Les femmes que nous recevons – et de plus en plus les hommes – viennent spontanément ou nous sont adressées par des professionnels de santé, du réseau associatif ou du champ social. Ces personnes sont de tout âge, de toute condition et de toute origine sociale. La moyenne a entre 30 ans et 50 ans et 90% d’entre elles ont été victimes d’inceste. Nous suivons aussi des enfants, parfois dès l’âge de 4 ans, parfois plus jeunes.

Dans le récit des personnes accueillies, on se rend compte que, où qu’elles vivent, trouver un lieu de soin ou d’écoute approprié est un parcours du combattant. Que ce soit chez leur médecin, le gynécologue ou le pédiatre par exemple, elles ont l’impression que l’on passe à côté de leurs signaux d’alerte ou qu’elles ne sont pas prises au sérieux. Faute de formation suffisante pour détecter, soigner ou a minima orienter, le corps médical se sent la plupart du temps impuissant et ne fait pas par peur de faire mal. Parfois, il va orienter vers un psychiatre qui va faire un diagnostic non conforme et aggravant. Une situation d’autant plus alarmante que ce sujet est tabou.

evocation©Virginie de Galzain

DES ANNÉES AVANT D’OSER « DIRE »
C.V-D. : Il faut savoir qu’entre le premier viol et l’aveu, il se passe en moyenne 16 ans. Longtemps, les victimes – femmes et hommes – ont été dans le silence, que ce soit pour trouver une écoute ou parce qu’elles ont « fait avec » par force. D’autres ont ressenti des souffrances trop immenses pour réagir, une forme de vide, de « blanc » – à l’instar des personnes souffrant de stress post-traumatique – qui les empêchaient d’avoir accès à l’ensemble de ce qui s’était passé. Quand elles arrivent dans le service, elles sont un peu plus « prêtes » à tenter d’affronter les horreurs vécues car elles ont un socle de ressources (études, travail, entourage, vie amoureuse) qui leur donne une meilleure estime d’elles-mêmes. Un des cas fréquents de consultation est l’attente d’un bébé car c’est une période où l’on se pose des questions et où tout remonte à la surface : « Est-ce que je vais être une bonne mère ? Est-ce qu’ »il »/ »elle », va être un bon père/une bonne mère ? Est-ce que ce que j’ai subi risque de se reproduire ? Comment l’empêcher ? ».

Quant aux adolescents, ils sont dans un double processus : à la fois parler puis vite refermer la porte et oublier. Or, oublier est impossible car les violences sexuelles marquent fortement dans son intimité, mettent en péril la structuration psychique. On peut en revanche apprendre à vivre avec ce traumatisme le mieux possible, pourvu que l’on soit bien accompagné.

Le chemin de la parole est très long car le poids de la honte, un sentiment puissant de culpabilité voire de responsabilité (!), la protection paradoxale de la famille, l’âge de l’enfant sont autant de freins qui enferment dans une prison intérieure ; qui empêchent de nommer la souffrance ; qui obligent l’enfant à faire un choix entre lui et l’agresseur, entre lui et la famille aussi. Car révéler, c’est prendre le risque de voir cette dernière voler en éclat. Or, pour ces victimes, pendant longtemps, mieux vaut une illusion de famille que le rejet et la solitude. Mais dans l’histoire, c’est l’agresseur qui est gagnant.

UNE DESTRUCTION DE L’ENFANT ET DE LA FAMILLE
C.V-D. : La plupart des viols sur mineurs sont des incestes (viol par le père, la mère, un frère, un oncle…) ou considérés comme tels par les victimes car ces violeurs font partie intégrante du cercle familial et peuvent même remplacer un parent (amis, voisins très proches, ceux que l’on appelle affectueusement les tontons et les tatis, etc). Contrairement aux idées reçues, les actes incestueux sont souvent commis sur des enfants très jeunes, vers 6 ans voire plus jeunes parfois. Cela peut se produire n’importe quand, pendant une fête de famille, à l’écart dans un bois, dans une voiture, pendant que l’un des parents est au travail ou dort. Cela peut durer 5 ans, 10 ans et toucher plusieurs générations de suite, avec très peu de cas de condamnation.

Cet acte d’une grande violence attaque non seulement l’enfant mais l’ensemble de la famille. Il y a une volonté de Lire la suite de « Inceste et violences sexuelles sur mineurs : l’urgence d’agir »

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RSMA-R* : portrait de femme.5

extrait du reportage
> En savoir plus : reportage Le SMA, un enjeu d’avenirs ©Virginie de Galzain
*Régiment du Service militaire adapté de la Réunion

Internat

reportage service militaire adapte_virginie de galzainLe service militaire adapté : un enjeu d’avenirs‘ © Virginie de Galzain

L’expo ‘Le SMA : un enjeu d’avenirs’ aux Invalides

L’exposition extraite du photoreportage Le SMA : un enjeu d’avenirs, était présentée aux Invalides le 4 février 2016 à l’occasion d’une soirée spéciale du Service militaire adapté, que je remercie sincèrement à nouveau. (tirages à l’agrandisseur Andrès Romero)

Je vous invite à consulter le site présentant des extraits de ce travail qui me tient particulièrement à cœur unenjeudavenirs.wordpress.com, avec ses enjeux, des images inédites, des extraits de témoignages révélateurs des réalités de vie de jeunes qui se portent volontaires pour apprendre un métier au SMA, mais aussi de l’investissement des militaires qui les accompagnent pendant leur formation. Un reportage qui va bien au-delà de l’envie d’informer qui fait partie intégrante de mon métier et qui répond à un engagement personnel de long terme d’alerter sur la nécessité urgente de permettre à tous de bénéficier d’une éducation et d’une formation égalitaire (et non identique).
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                                    Salons du Gouverneur militaire de Paris/Invalides © Virginie de Galzain

Carnet de reportage…

Le carnet de notes du photoreportage réalisé au régiment du service militaire adapté de La Réunion au printemps 2015, la complémentarité images/mots étant pour moi essentielle. Plus de 280 pages noircies, entretiens avec des cadres militaires et des jeunes volontaires. Autant de témoignages qui constituent une mémoire collective unique, en complément des très nombreuses photos réalisées sur place dans l’ensemble des compagnies.

Voir des extraits en Photos et Paroles de…, objet du reportage, autant dire très peu au regard du travail accompli ensemble. Plusieurs mois en lissant entre les préparatifs, les semaines en immersion sur place, le scan et l’éditing des négatifs, la préparation des images, la retranscription d’une partie des propos pour accompagner les tirages de l’exposition, etc… Un très beau projet que j’avais en tête depuis 2011 et qui a pu se concrétiser grâce à une rencontre avec un membre du SMA (que je remercie encore), pour résumer. A suivre… si si. En attendant, n’hésitez pas à partager les liens.

carnet_photoreportage_rsmar_virginie de galzain
carnet_photoreportage rsmar_virginie de galzain
Le site du reportage : https://unenjeudavenirs.wordpress.com

Justice : Pétition en mémoire de Joseph, fin

À la suite de la pétition (voir post du 28 février) lancée par la famille de Joseph Domergue, 12 ans, à quelques jours du procès de l’agresseur de l’enfant et après la forte mobilisation d’un entourage personnel, professionnel et médiatique, la situation a pu évoluer. Le TGI de Rodez a mis en place l’aide aux victimes pour que les parents puissent finalement assister au procès, délocalisé de la métropole à La Réunion. L’avocat en charge du dossier a pu également s’y rendre grâce à des dons. L’accusé, mineur, a été reconnu coupable de viol et condamné à deux ans de prison avec sursis, avec une obligation de suivi psycho-judiciaire en vue de reconstruction personnelle. La famille remercie tous ceux qui ont été à ses côtés.

Justice : pétition en mémoire de Joseph, 12 ans

Une fois n’est pas coutume, je relaie cette pétition qui touche des personnes que je connais. J’espère que vous serez nombreux à la lire (texte en italique ci-dessous), à la signer, à la faire suivre.

Cette situation pointe notamment du doigt les limites et les conséquences de l’article 3 de l’Ordonnance n°45-174 du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante selon lequel : « Sont compétents le tribunal pour enfants ou la cour d’assises des mineurs du lieu de l’infraction, de la résidence du mineur ou de ses parents ou tuteur (…) ». Et en l’occurrence, un transfert de dossier et de compétences consécutif au déménagement de la famille de l’accusé quelques mois après les faits, qui pèse très lourd humainement sur une famille déjà meurtrie.

> Auteur : La famille de Joseph Domergue (contact.domergue@free.fr)
Sujet : délocalisation inacceptable d’un procès pour agressions sexuelles.

 » A l’attention de Monsieur le Garde des Sceaux, Messieurs les Présidents des TGI de Rodez et de Saint-Denis de la Réunion Lire la suite de « Justice : pétition en mémoire de Joseph, 12 ans »

Manifestation Continuité LKP : des droits pour les DOM-TOM

Aujourd’hui, le collectif Continuité LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon) appelait à manifester contre la vie chère, pour l’égalité et pour le respect des droits dans les DOM-TOM. Un mouvement de solidarité avec les populations françaises d’Outre-mer qui subissent la crise et la baisse du pouvoir d’achat de plein fouet, déjà affaiblies par une situation locale économique et sociale critique.

Photos, montage (basse définition) ©Virginie de Galzain

À Paris, des milliers de personnes ont défilé dès 14 h. Côté politiques, on remarque une fois de plus l’absence du gouvernement — pas grand monde côté PS non plus cela dit ! — et Arlette Laguiller et Jean-Luc Mélenchon, notamment, au poste pour le moment.

DOM-TOM : sois belle et tais-toi !

En écho aux mouvements sociaux qui ont lieu en Guadeloupe et en Martinique, revoici une tribune (version allégée, et encore…) que m’avait proposée le rédacteur en chef du site réunionnais maloya.org et de la revue Point d’orgue. En jeu : l’île de La Réunion — qui ne devrait pas tarder à suivre la vague de contestation sociale en cours.

Un territoire français dont on parle, comme les autres, soit pour en faire un lieu (touristique) idyllique où tout est « forcément » parfait, soit en guise faire-valoir pour la Métropole quand ça l’arrange (cf. conférence « les îles et l’Union européenne : stratégie face au changement climatique et à la perte de la biodiversité » qui a suscité le déplacement et des propos enthousiastes de Jean-Louis Borloo), soit quand la population manifeste, et accessoirement quand un cyclone est passé. Une vision réductrice, loin d’une réalité dérangeante, plus facile à mettre de côté quand elle est à plusieurs milliers de kilomètres. Il est vrai.

 

La Réunion , un paradis durable ?

« Paradis tropical », « perle de l’océan Indien », « écrin de la biodiversité »… La Réunion n’en finit pas – à juste titre – de susciter les enthousiasmes et les superlatifs (…) ; et tous les moyens sont mis en oeuvre pour favoriser son rayonnement, et le tourisme sous toutes ses formes. Mais dans un contexte de crise financière, et de mutations locales et internationales rapides, l’Île doit faire face à une situation nouvelle qui met en jeu sa place et son action dans le monde. Les derniers chiffres publiés sur la situation de l’illettrisme demeurent largement au-dessus de la moyenne nationale, et rappellent l’urgence de considérer le principe de développement dit « durable » dans sa globalité. À quoi bon le « paradis, » s’il ne répond pas aux besoins les plus élémentaires de ceux qui y vivent ?

« La vitrine du monde en termes de développement durable » soulignait Jean-Louis Borloo en juillet dernier lors de la conférence internationale « les îles et l’Union européenne : stratégie face au changement climatique et à la perte de la biodiversité ». « Un paradis à préserver », titrait France 3 dans le cadre de l’émission Des racines et des ailes qui était consacrée à l’Île le 29 octobre. (…) Le Parc National, créé en mars 2007, candidat au classement du Patrimoine Mondial… Certes, aux yeux du monde et de la Métropole, l’Île affiche un certain dynamisme et de nombreux atouts. (…)

Mais au-delà d’un « sublime état de nature », d’un brassage plutôt mieux réussi que dans de nombreux autres départements français, et des messages attractifs qui peuvent aussi devenir façade et masquer une réalité trop dérangeante, se pose une question. Celle de l’avenir d’une île en proie à un développement sans précédent et à la mondialisation, dans un contexte de difficultés locales persistantes. Le défi est de taille : s’ouvrir au monde, sans pour autant sacrifier ce qui fait son authenticité et ses racines ni tomber dans l’écueil du « réunionno-réunionnais ». Autrement dit, permettre à tous de trouver et/ou garder sa place de façon ouverte. L’enjeu étant non seulement économique et environnemental, mais surtout social ; humain en un mot. Ou comment s’imposer comme acteur voire précurseur de la durabilité planétaire tout en améliorant et en privilégiant le bien-être et le développement de ses habitants ?

Un fossé avec la Métropole

La situation sociale des DOM-TOM, et notamment de l’île de La Réunion, est aujourd’hui très en deçà de celle de la moyenne nationale, et tous les chiffres* confirment une situation préoccupante. Éducation, logement, santé, emploi, place des femmes, tous les domaines sont concernés. 52 % de la population réunionnaise vit sous le seuil de pauvreté – contre environ 12 % sur la moyenne des autres départements, et 10 % vit en-dessous du seuil de bas revenus (360 euros). Côté habitat, près du quart des habitants vit dans un logement trop petit, et seules 23 % des demandes de logements sociaux étaient honorées en 2004. Une situation qui pourrait empirer au vu de la baisse des budgets imputés au logement et d’une forte croissance démographique. À cela, s’ajoutent un taux d’illettrisme de 21 % – soit 111 000 personnes âgées de 16 à 65 ans dans l’incapacité de lire, comprendre et transmettre un message simple -, et près de 30 % de chômage. Des situations à résoudre d’urgence, car elles favorisent l’exclusion de la vie sociale mais aussi de la vie politique de l’Île, et par extension une dépendance.

En matière de santé publique, les inégalités persistent et la lutte pour l’accès aux soins pour tous doit demeurer une priorité. Plus de 50 % de la population bénéficie encore de la couverture maladie universelle (CMU) et a du mal à être actrice de sa santé, renonçant aux soins plutôt que de s’informer. En 2005-2006, l’épidémie de chikungunya a frappé de façon inhabituelle environ 300 000 personnes, faute de mesures rapides en termes d’information, de prévention et de soins, avec de graves conséquences. Récemment, le Conseil général a décidé de ne plus financer les moyens de contraception à destination des médecines préventives universitaires (MPU) : les étudiants à l’Université en sont privés, et sont renvoyés vers les centres de planification où ils se rendent pourtant beaucoup moins spontanément.

Enfin, le développement de certains domaines, tertiaires notamment, n’est pas en mesure de répondre à toutes les demandes d’emploi ; et de nombreux jeunes diplômés se retrouvent au chômage ou contraints de quitter l’Île pour trouver du travail. Parallèlement, les métiers émergents et postes vacants requièrent de plus en plus de qualifications, au détriment d’une large partie de la population, moins voire non formée. Quelles sont donc les perspectives possibles pour les étudiants réunionnais ? Et comment encourager ceux qui sont partis pour compléter leur formation ou intégrer la vie active à revenir dans l’Île ?

Libres et égaux en dignité et en droits ?

Le 20 décembre dernier, l’île de La Réunion fêtait les 160 ans de l’abolition de l’esclavage. Une date qui fait écho à une histoire accidentée, au devoir de mémoire, aux 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, rappelant une fois de plus que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Comme partout ailleurs, et particulièrement dans ce département français, le développement durable doit être fondé sur un développement social visant à subvenir aux besoins des êtres humains et à réduire les inégalités. Seule une politique solidaire peut y parvenir. Évoluer en tenant compte des bouleversements du monde, préserver les droits et les vies sur ses propres terres, et mettre en place des mesures qui permettent à chacun d’être acteur du développement et de bénéficier de ses retombées positives, tels sont les enjeux du paradis durable. Un pari à relever dès maintenant.

*Sources chiffrées : INSEE, Observatoire des inégalités, Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES).

Zoom sur… Soleïman Badat

Pour donner suite à un feuillet paru hier (29 décembre 2008) sur Imaz Press… Un complément s’imposait.

Le Réunionnais Soleïman Badat est un de ces touche-à-tout de génie qui ont la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Vidéaste, mais aussi musicien, auteur et compositeur, graphiste, infographiste, story-boarder, photographe, il évolue sans hiérarchie dans de multiples champs artistiques, dans une démarche commune guidée par trois fondamentaux : la vie, la liberté et la vérité.

Depuis plus de 15 ans, il s’attache à questionner ce qui l’entoure, sans pour autant porter de jugement. Observateur critique, il s’évertue à ne pas “ intégrer de manière frontale ce qu’il pense ” comme il aime à le rappeler, investi dans un travail expérimental engagé, à la fois hyper lucide et contemporain, ludique et créatif. Ses thèmes de réflexion touchent la société de consommation, ses dérives narcissiques et modes mimétiques, mais aussi l’évolution des paysages urbains et la détérioration de notre environnement, les revers de la communication et la massification de l’individualisme, de la peur de l’autre. La vie politique n’est pas en reste, entre protection citoyenne, défense des libertés et sécuritarisme déviant, voire illusoire.

Ma vision du monde est à la fois optimiste et désenchantée ; profondément marquée par la conscience que ceux qui clament haut et fort leur combat pour les droits de l’homme sont aussi de ceux qui ne les appliquent pas. Nous sommes de plus en plus dans un monde aseptisé, un monde où l’humain, l’erreur, le vieux, le laid, l’approximatif ne semblent plus avoir leur place “, précise-t-il.

Making off de Running upstair, été 2008

Soleïman Badat est un citoyen globe trotter aujourd’hui installé à Vienne : une ville ouverte à la création et à l’innovation (mise à jour décembre 2016 : il vit de nouveau à La Réunion). New York, Jerusalem, Bombay seront de ses projets futurs ; la mobilité, comme occasion de découvertes, de rencontres et d’apprentissages permanents faisant partie intégrante de sa vie. La liberté d’engagement aussi ! Puisqu’il est aussi bien actif au sein des collectifs vidéo Kino 5 (Vienne) et Kino Réunion que du collectif APOROS (photo et journalisme) et de Shamaans (groupe post-rock expérimental), notamment. Conséquence logique, l’année 2008 s’est avérée belle, et bien agitée, avec de nombreuses créations, et des projections vidéos au festival Saint-Denis expos-photos (mars), au Festival international de l’image environnementale, à Paris (mai), à la Vienna nightwalk (août) et au Festival international du court-métrage, à Budapest (septembre).

Point d’orgue : une résidence d’artiste à la Maison Flottante du très actif et reconnu Centre national de l’estampe et de l’art imprimé (CNEAI)* au cours de laquelle Soleïman Badat a réalisé son premier DVD, Flowers for the grave. Un concentré original chargé de sens et ultra créatif de sept vidéos, paru en septembre dans l’Hexagone. La Réunion va à son tour découvrir cette production et bien d’autres courant 2009 : on attend avec impatience la confirmation de la date d’une Soirée spéciale prévue au Séchoir, lieu alternatif de l’Île. Osons aussi croire à une consécration — au minimum locale — qui pourrait par exemple avoir lieu lors de la prochaine Nuit des musées, le 16 mai, avec la mise en place de l’installation Nowhere at the same time & Right time wrong place, ou comment l’homme peut-il trouver sa place dans un monde perdu entre réel et virtuel ? À suivre !

SON LIEN : http://soleimanbadat.wix.com/artwork
SON DVD : Flowers for the grave, 20 €, auquel j’ai eu le plaisir de collaborer pour le texte
à commander à cneai@cneai.com en partenariat avec l’Artothèque de La Réunion

La Réunion : un paradis durable ?

Ce mois-ci, Stéphane Hoareau m’a proposé une tribune sur un thème libre pour son site Maloya.org, identités & cultures de l’océan Indien et la revue créole de l’Océan indien Point d’orgue (K’A éditions). Angle choisi : La Réunion, un paradis durable ? À quoi bon le paradis, s’il ne répond pas aux besoins les plus élémentaires de ceux qui y vivent ?

Un territoire français dont on parle, comme les autres, soit pour en faire un lieu (touristique) idyllique où tout est forcément parfait, soit en guise faire-valoir pour la Métropole quand ça l’arrange (cf. conférence « les îles et l’Union européenne : stratégie face au changement climatique et à la perte de la biodiversité » qui a suscité le déplacement et des propos enthousiastes de Jean-Louis Borloo), soit quand la population manifeste, et accessoirement quand un cyclone est passé. Une vision réductrice, loin d’une réalité dérangeante, plus facile à mettre de côté quand elle est à plusieurs milliers de kilomètres. Il est vrai.

La Réunion , un paradis durable ?

« Paradis tropical », « perle de l’océan Indien », « écrin de la biodiversité »… La Réunion n’en finit pas de susciter les enthousiasmes et les superlatifs (…) ; et tous les moyens sont mis en oeuvre pour favoriser son rayonnement, et le tourisme sous toutes ses formes. Mais dans un contexte de crise financière, et de mutations locales et internationales rapides, l’Île doit faire face à une situation nouvelle qui met en jeu sa place et son action dans le monde. Les derniers chiffres publiés sur la situation de l’illettrisme demeurent largement au-dessus de la moyenne nationale, et rappellent l’urgence de considérer le principe de développement dit « durable » dans sa globalité. À quoi bon le « paradis, » s’il ne répond pas aux besoins les plus élémentaires de ceux qui y vivent ?

« La vitrine du monde en termes de développement durable » soulignait Jean-Louis Borloo en juillet dernier lors de la conférence internationale « les îles et l’Union européenne : stratégie face au changement climatique et à la perte de la biodiversité ». « Un paradis à préserver », titrait France 3 dans le cadre de l’émission Des racines et des ailes qui était consacrée à l’Île le 29 octobre. (…) Le Parc National, créé en mars 2007, candidat au classement du Patrimoine Mondial… Certes, aux yeux du monde et de la Métropole, l’Île affiche un certain dynamisme et de nombreux atouts. (…)

Mais au-delà d’un « sublime état de nature », d’un brassage plutôt mieux réussi que dans de nombreux autres départements français, et des messages attractifs qui font office de façade en masquant une réalité trop dérangeante, se pose une question. Celle de l’avenir d’une île en proie à un développement sans précédent et à la mondialisation, dans un contexte de difficultés locales persistantes. Le défi est de taille : s’ouvrir au monde, sans pour autant sacrifier ce qui fait son authenticité et ses racines. L’enjeu étant non seulement économique et environnemental, mais surtout social ; humain en un mot. Ou comment s’imposer comme acteur voire précurseur de la durabilité planétaire tout en améliorant et en privilégiant le bien-être et le développement de ses habitants ?

Un fossé avec la Métropole

La situation sociale de l’île de La Réunion est aujourd’hui très en deçà de celle de la moyenne nationale, et tous les chiffres* confirment une situation préoccupante. Éducation, logement, santé, emploi, place des femmes, tous les domaines sont concernés. 52 % de la population réunionnaise vit sous le seuil de pauvreté – contre environ 12 % sur la moyenne des autres départements, et 10 % vit en-dessous du seuil de bas revenus (360 euros). Côté habitat, près du quart des habitants vit dans un logement trop petit, et seules 23 % des demandes de logements sociaux étaient honorées en 2004. Une situation qui pourrait empirer au vu de la baisse des budgets imputés au logement et d’une forte croissance démographique. À cela, s’ajoutent un taux d’illettrisme de 21 % – soit 111 000 personnes âgées de 16 à 65 ans dans l’incapacité de lire, comprendre et transmettre un message simple -, et près de 30 % de chômage. Des situations à résoudre d’urgence, car elles favorisent l’exclusion de la vie sociale mais aussi de la vie politique de l’Île, et par extension une dépendance.

En matière de santé publique, les inégalités persistent et la lutte pour l’accès aux soins pour tous doit demeurer une priorité. Plus de 50 % de la population bénéficie encore de la couverture maladie universelle (CMU) et a du mal à être actrice de sa santé, renonçant aux soins plutôt que de s’informer. En 2005-2006, l’épidémie de chikungunya a frappé de façon inhabituelle environ 300 000 personnes, faute de mesures rapides en termes d’information, de prévention et de soins. Récemment, le Conseil général a décidé de ne plus financer les moyens de contraception à destination des médecines préventives universitaires (MPU) : les étudiants à l’Université en sont privés, et sont renvoyés vers les centres de planification où ils se rendent pourtant beaucoup moins spontanément.

Enfin, le développement de certains domaines, tertiaires notamment, n’est pas en mesure de répondre à toutes les demandes d’emploi ; et de nombreux jeunes diplômés se retrouvent au chômage ou contraints de quitter l’Île pour trouver du travail. Parallèlement, les métiers émergents et postes vacants requièrent de plus en plus de qualifications, au détriment d’une large partie de la population, non formée. Quelles sont donc les perspectives possibles pour les étudiants réunionnais ? Et comment encourager ceux qui sont partis pour compléter leur formation ou intégrer la vie active à revenir dans l’Île ?

Libres et égaux en dignité et en droits ?

Le 20 décembre dernier, l’île de La Réunion fêtait les 160 ans de l’abolition de l’esclavage. Une date qui fait écho à une histoire accidentée, au devoir de mémoire, aux 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, rappelant une fois de plus que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.

Comme partout ailleurs, et particulièrement dans ce département français, le développement durable doit être fondé sur un développement social visant à subvenir aux besoins des êtres humains et à réduire les inégalités. Seule une politique solidaire peut y parvenir. Évoluer en tenant compte des bouleversements du monde, préserver les droits et les vies sur ses propres terres, et mettre en place des mesures qui permettent à chacun d’être acteur du développement et de bénéficier de ses retombées positives, tels sont les enjeux du paradis durable. Un pari à relever dès maintenant.

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*Sources chiffrées : INSEE, Observatoire des inégalités, Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES).

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À LIRE SUR

Vade retro chikungunya !

Il y a une semaine jour pour jour, Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, annonçait un plan de lutte contre la dissémination de la dengue et du chikungunya (deux maladies transmises par un moustique) en métropole. Malaise à l’île de La Réunion, où le virus a fait des ravages sans précédent entre 2005 et 2007. Principal motif : le désengagement des autorités compétentes de l’époque.

Chronique d’une épidémie
22 février 2005, les premiers cas de chikungunya sont recensés à La Réunion, zone du territoire français s’il est besoin de le rappeler. Le virus se propage comme une trainée de poudre, accentué par des conditions climatiques favorables à son développement. Début 2006, malgré les alertes répétées, la situation n’est pas jugée préoccupante par les politiques, au niveau local et surtout national. La porte-parole de l’OMS relate même une estimation de 2 400 et quelque cas dans l’Ile. Une information très largement sous-estimée.

Le 1er mars 2006, la sénatrice Gélita Hoareau fait le bilan à l’occasion d’un énième appel : à cette période, on dénombre déjà au moins 160 000 cas, soit 20 % de la population totale. Plusieurs pathologies présentent une gravité inédite et des dizaines de patients sont décédés, fait nouveau pour la maladie. Gélita Hoareau rappelle l’évidence de mettre TOUS les départements français sur le même pied d’égalité. Et l’urgence d’enrayer une épidémie qui compromet le présent comme l’avenir d’une île peuplée d’environ 750 000 habitants. La prise de conscience s’amorce enfin.

Un scandale multiformes
Loin d’une polémique gratuite, on peut objectivement parler de négligence, le principe de précaution élémentaire n’ayant même pas été appliqué. Les impacts se mesurent au niveau sanitaire, économique et écologique. Plus de 266 000 personnes ont été officiellement touchées, soit plus de 35% de la population ! Des centaines de morts de cause directe ou indirecte, et des milliers de personnes marquées de séquelles à vie, rappelait cette semaine Témoignages, un des principaux quotidiens de l’Île.

De plus, la forte proportion d’arrêts maladies parfois longue durée liés, a provoqué d’importantes perturbations de l’activité, et de nombreux dépôts de bilan. La psychose chikungunya s’est développée hors des frontières insulaires, occasionnant une chute du tourisme avec une baisse du chiffre d’affaires allant jusqu’à 60% au plus fort de l’épidémie. Enfin, les premiers insecticides utilisés sans ménagement étaient des substances hautement polluantes et toxiques tant pour l’être humain, que pour l’environnement (faune, flore, cultures, eau…). Depuis, ils ont été retirés du marché, mais leurs effets secondaires ne sont pas résolus.

LA Métropole
Mouvements de population oblige, réchauffement climatique aidant, les moustiques sont vite transposés à des milliers de kilomètres et s’installent. Un phénomène pas nouveau en soi, si ce n’est que la reproduction de l’insecte en question se fait majoritairement dans des eaux stagnantes, à proximité des habitations (des fonds de vases mal rincés en passant par l’écuelle du chien jusqu’aux flaques d’eau, par exemple). Après environ 250 cas déclarés en Italie en 2007, le sud de la France (Alpes Maritimes et Var) et la Corse accueillent malgré eux les petits envahisseurs.

La situation est jugée tellement sérieuse qu’un plan de lutte est lancé, à grand renfort de communication, et dossiers spéciaux de prévention et d’information, très réussis il faut bien le dire. Le 22 juillet, le chikungunya s’invite à nouveau dans les médias, suscitant l’inquiétude avec un cas « faiblement positif » (???) « peut-être » diagnostiqué. La prudence et l’anticipation sont de mise, c’est incontestable. Force est de constater cependant que les mesures appliquées dans l’Hexagone sont loin, très loin de celles qui avaient été mises en place à La Réunion alors que de nombreux cas étaient déjà avérés.

Question de priorité
La Réunion a essuyé les plâtres,  et en subit toujours le contrecoup bien que l’épidémie soit enrayée. Aujourd’hui, l’Île est toujours sous surveillance, précaution oblige. La métropole, pour un peu, serait en état d’alerte. La question des priorités se pose donc, forcément. Le chikungunya est connu depuis les années 1950. Sur quels critères le degré de gravité d’une alerte sanitaire est-il établi ? Pourquoi la métropole bénéficie-t-elle de ce qu’on peut qualifier d’avantages certains au regard de la situation Outre mer ? Je vous laisse le choix des réponses.

Récemment, l’Île a suscité un regain d’intérêt lors de la conférence internationale qu’elle a organisée avec l’ONERC et l’UICN sur les effets du réchauffement climatique. Au coeur des enjeux internationaux, et beaucoup plus médiatique.