Inceste et violences sexuelles sur mineurs : l’urgence d’agir

– Interview et photos ©Virginie de Galzain

Silence, on viole. En France, au moins 4 millions de personnes ont été victimes d’inceste. Et on estime qu’un enfant est victime de viol ou de violences sexuelles toutes les 3 minutes dans notre pays. Une vérité inacceptable qui révèle un déni de réalité et des défaillances très graves en matière de protection, de prévention, de justice et d’accès aux soins. Une « bombe à fragmentation » qui ravage tout à l’intérieur comme à l’extérieur de soi, de façon immédiate et à retardement.

Plusieurs départements de la moitié Nord de l’Hexagone et d’Outre-Mer sont parmi les plus touchés. Engagée, Christine Visnelda Douzain est psychiatre responsable de l’Unité de psychotrauma et centre de ressources NOE (Nord-Ouest-Est) de La Réunion (EPSMR de Cambaie). Depuis plus de 20 ans, elle soigne et accompagne des femmes, des hommes, des enfants qui ont été victimes d’inceste et de violences sexuelles, qui ont grandi avec ces traumatismes à vie. Lors d’une interview qu’elle a bien voulu m’accorder, Christine Visnelda Douzain brise le silence. Elle alerte sur les détresses vécues, leurs conséquences et les urgences vitales de ce combat sanitaire et humain. Elle rappelle qu’il est possible de « dire », de se faire aider, soigner. Elle nous parle aussi d’un projet culturel de sensibilisation innovant : la pièce Quelque chose, en cours de déploiement à La Réunion.

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GENÈSE D’UN ENGAGEMENT
Christine Visnelda Douzain : « Je suis venue à La Réunion juste après ma thèse de doctorat et mon diplôme d’études spécialisées (DES) de psychiatrie. J’ai commencé à travailler au Service médico psychologique régional (SMPR), une structure hospitalière et unité à vocation psychiatrique destinée à soigner et accompagner les détenus au sein des prisons. Là, j’ai découvert que beaucoup de personnes – des homme à 90% – étaient incarcérées pour avoir commis viols et inceste ; et qu’eux-mêmes avaient été victimes de violences, de maltraitances et de carences affectives graves. À l’époque, je me souviens m’être notamment demandé pourquoi je n’avais rencontré qu’une victime en quatre ans de spécialisation. La réponse est venue rapidement.

Je suis ensuite partie m’occuper d’une unité qui proposait 50% d’accueil d’urgences psychiatriques et 50% de travail auprès de personnes souffrant de problèmes liés à la dépendance à l’alcool qui cachaient parfois une souffrance plus ancienne et profonde. Peu à peu, tout s’est mis en place et j’ai intégré pendant 18 ans la Cellule d’urgence médico psychologique (CUMP) dont je suis devenue responsable. En 2005, une consultation en psychotrauma est créée dans le nord de l’Île pour offrir un suivi sur du plus long terme. Puis une autre dans le Sud. L’ensemble des rencontres faites sur le terrain et le dispositif de la CUMP ont guidé ma spécialisation dans le trauma et mes engagements médicaux et humains.

INCESTE ET VIOLENCES SEXUELLES : TOUS CONCERNÉS
C.V-D. : Dès la première année, nous accueillons à l’unité des patients qui ont subi majoritairement des violences sexuelles dans l’enfance, essentiellement des femmes. Cela ne va jamais cesser d’augmenter (jusqu’à 60% aujourd’hui), sans que nous ayons eu une stratégie de soins orientée en ce sens (au départ). Nous n’avions en effet pas conscience de l’ampleur du problème à cette époque. Les femmes que nous recevons – et de plus en plus les hommes – viennent spontanément ou nous sont adressées par des professionnels de santé, du réseau associatif ou du champ social. Ces personnes sont de tout âge, de toute condition et de toute origine sociale. La moyenne a entre 30 ans et 50 ans et 90% d’entre elles ont été victimes d’inceste. Nous suivons aussi des enfants, parfois dès l’âge de 4 ans, parfois plus jeunes.

Dans le récit des personnes accueillies, on se rend compte que, où qu’elles vivent, trouver un lieu de soin ou d’écoute approprié est un parcours du combattant. Que ce soit chez leur médecin, le gynécologue ou le pédiatre par exemple, elles ont l’impression que l’on passe à côté de leurs signaux d’alerte ou qu’elles ne sont pas prises au sérieux. Faute de formation suffisante pour détecter, soigner ou a minima orienter, le corps médical se sent la plupart du temps impuissant et ne fait pas par peur de faire mal. Parfois, il va orienter vers un psychiatre qui va faire un diagnostic non conforme et aggravant. Une situation d’autant plus alarmante que ce sujet est tabou.

evocation©Virginie de Galzain

DES ANNÉES AVANT D’OSER « DIRE »
C.V-D. : Il faut savoir qu’entre le premier viol et l’aveu, il se passe en moyenne 16 ans. Longtemps, les victimes – femmes et hommes – ont été dans le silence, que ce soit pour trouver une écoute ou parce qu’elles ont « fait avec » par force. D’autres ont ressenti des souffrances trop immenses pour réagir, une forme de vide, de « blanc » – à l’instar des personnes souffrant de stress post-traumatique – qui les empêchaient d’avoir accès à l’ensemble de ce qui s’était passé. Quand elles arrivent dans le service, elles sont un peu plus « prêtes » à tenter d’affronter les horreurs vécues car elles ont un socle de ressources (études, travail, entourage, vie amoureuse) qui leur donne une meilleure estime d’elles-mêmes. Un des cas fréquents de consultation est l’attente d’un bébé car c’est une période où l’on se pose des questions et où tout remonte à la surface : « Est-ce que je vais être une bonne mère ? Est-ce qu’ »il »/ »elle », va être un bon père/une bonne mère ? Est-ce que ce que j’ai subi risque de se reproduire ? Comment l’empêcher ? ».

Quant aux adolescents, ils sont dans un double processus : à la fois parler puis vite refermer la porte et oublier. Or, oublier est impossible car les violences sexuelles marquent fortement dans son intimité, mettent en péril la structuration psychique. On peut en revanche apprendre à vivre avec ce traumatisme le mieux possible, pourvu que l’on soit bien accompagné.

Le chemin de la parole est très long car le poids de la honte, un sentiment puissant de culpabilité voire de responsabilité (!), la protection paradoxale de la famille, l’âge de l’enfant sont autant de freins qui enferment dans une prison intérieure ; qui empêchent de nommer la souffrance ; qui obligent l’enfant à faire un choix entre lui et l’agresseur, entre lui et la famille aussi. Car révéler, c’est prendre le risque de voir cette dernière voler en éclat. Or, pour ces victimes, pendant longtemps, mieux vaut une illusion de famille que le rejet et la solitude. Mais dans l’histoire, c’est l’agresseur qui est gagnant.

UNE DESTRUCTION DE L’ENFANT ET DE LA FAMILLE
C.V-D. : La plupart des viols sur mineurs sont des incestes (viol par le père, la mère, un frère, un oncle…) ou considérés comme tels par les victimes car ces violeurs font partie intégrante du cercle familial et peuvent même remplacer un parent (amis, voisins très proches, ceux que l’on appelle affectueusement les tontons et les tatis, etc). Contrairement aux idées reçues, les actes incestueux sont souvent commis sur des enfants très jeunes, vers 6 ans voire plus jeunes parfois. Cela peut se produire n’importe quand, pendant une fête de famille, à l’écart dans un bois, dans une voiture, pendant que l’un des parents est au travail ou dort. Cela peut durer 5 ans, 10 ans et toucher plusieurs générations de suite, avec très peu de cas de condamnation.

Cet acte d’une grande violence attaque non seulement l’enfant mais l’ensemble de la famille. Il y a une volonté de Lire la suite de « Inceste et violences sexuelles sur mineurs : l’urgence d’agir »

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Stop aux violences sexuelles faites aux enfants

80 % des violences sexuelles faites aux moins de 10 ans sont commises par des proches.

 » Stop aux violences sexuelles faites aux enfants  » !, le livret pédagogique réalisé par Bayard Jeunesse avec l’aide de nombreuses associations*. Un livret pour informer les enfants sur les situations qui doivent les alerter et qui leur donne des conseils pour bien réagir, pour oser dire. Que ce soit sur Internet, avec son entraîneur ou son oncle préféré, il y a des comportements d’adultes qui ne sont pas « normaux » et qui représentent un danger. Des comportements dont il faut parler pour se protéger. Évoquées en BD, ces situations permettent de s’identifier facilement.

Un enfant mineur est violé toutes les 3 minutes en France. Et près de 4 millions de personnes ont été victimes d’inceste dans notre pays. Il est urgent d’agir ! Parce que tout le monde – quels que soient l’origine, le genre, la religion, le milieu social – peut être concerné ; parce qu’être informé est la meilleure des préventions, ce petit livret est à partager et à lire avec les enfants sans modération, à l’école comme à la maison. Les vies d’enfants puis d’adultes, les vies de familles, présentes et en devenir en dépendent.

livret stop violences sexuelles faites aux enfants

– Le site de Bayard Jeunesse : https://www.bayard-jeunesse.com/actualites
– Le 119 : le numéro d’appel gratuit, jour et nuit et confidentiel, pour les enfants et leurs proches pour signaler toute forme de violence faite à un enfant et se faire aider. En savoir plus sur  www.allo119.gouv.fr/
– Les vidéos associées au livret https://www.youtube.com/watch?v=HoLMc3dlVqQ


*Un livret réalisé avec l’aide de la Fondation Action Enfance, les Apprentis d’Auteuil, le Bureau international catholique de l’enfance, le Centre de victimologie pour mineurs, Enfance et partage, l’Unicef, les Scouts et guides de France, SOS Villages d’enfants, la Croix, l’UCPA et la Fondation Meeschaert. Il a reçu le soutien du Défenseur des Droits

ONG ‘More than me’ : l’enquête

Investigation : à voir et à lire « UNPROTECTED », une enquête du TIME et de ProPublica sur l’ONG américaine « More Than Me », engagée pour la scolarisation des filles. Une ONG dont le cofondateur, aujourd’hui décédé, a commis pendant plusieurs années des viols répétés sur des filles scolarisées dans leur école (bidonville de Monrovia, Liberia). Une ONG qui savait et dont la fondatrice et plusieurs de ses membres ont refusé d’admettre la vérité et d’agir en conséquence. Et ce n’est pas tout.

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Présenté lors du festival du film d’investigation Double exposure, le documentaire pose la question de l’immense responsabilité des personnes qui agissent au nom de l’amélioration des conditions de vie, de la protection de vies humaines tout en laissant commettre / commettant l’irréparable. Elle interroge aussi sur la nécessité de rester vigilant vis à vis de ceux qui se disent « humanitaires » sans en avoir les compétences ni l’éthique et semblent investis à tout prix d’une mission de sauveur en faveur de populations fragiles : « A lot of time, people come from outside and they underestimate the power of Liberians. They think that we are all stupid people with little or no education. Our system is fragile and they can get away because their skin is white  » (Iris M., infirmière à MTM).

Il interpelle par extension sur le fait que partout dans le monde, la lutte contre toute forme de violence doit être poursuivie ; que chacune de ces violences, particulièrement les violences sexuelles commises à l’encontre des enfants, par qui que ce soit (notamment les humanitaires, militaires, dignitaires, enseignants, éducateurs, ecclésiastiques, médecins, parents au sens large… NDLR) doit être fermement punie par une loi. La protection physique et psychologique des enfants, la garantie de leur accès aux droits fondamentaux et au bien-être afin qu’ils grandissent dans de bonnes conditions sont une priorité absolue.


• Lire l’enquête sur le site du TIME : http://time.com/longform/more-than-me-investigation/
• En savoir plus sur ProPublica : https://www.propublica.org/about/
• Double Exposure : https://doubleexposurefestival.com/

A lire : Enfance, au cœur des souffrances

À lire absolument, le dossier du quotidien La Croix réalisé avec la Brigade de protection des mineurs. Pousser la porte de l’intime et lire les mots d’enfants victimes de violences et de maltraitances inacceptables. Une urgence absolue : les protéger, prévenir et faire connaître très largement cette réalité massive, invisible et taboue pour mieux agir.

Extrait : « Du haut de ses 7 ans, Enzo se raconte volontiers : l’école, les bagarres avec son cadet et « papa qui gronde ». Comment ? « Parfois ça fait mal. Parfois moyen mal », lâche-t-il, refusant d’en dire plus, « sinon mes parents disent que ça va faire toute une histoire ». Et puis, sans prévenir, il devient intarissable. Et raconte ce père qui lui « cogne la tête contre le mur quand la chambre est trop en désordre », les « coups de chaise » lorsqu’il est trop bruyant. Et « les mains de papa qui serrent très fort le cou », ajoutant dans un rire forcé : « Il dit toujours qu’il va m’étrangler mais il ne le fait jamais ! » Dehors, le ciel hésite entre le bleu parme et le gris cendre. « Tu ne diras rien, hein ? Sinon, ça va recommencer », s’inquiète- t-il, en fin d’audition. « 

Une LA croix 190618