Éclat d’obus : témoignage d’une blessure de guerre

« J’ai bien failli y passer. J’étais en opération extérieure (Opex) en Afrique subsaharienne. Ça tirait de partout. Des cris. Des balles qui sifflent. Et puis plus rien. J’ai pris un éclat d’obus derrière la tête. Heureusement, j’avais mon casque ; sinon je ne serais plus là pour te parler.

Quand je me suis réveillé, je me souvenais de tout. Parfois, c’est le trou noir, le vide. Mais pour moi, tout défilait devant mes yeux comme si j’y étais. C’était une sensation terrible d’être conscient… Conscient de ce qui s’était passé. Conscient d’être là, « vivant », les yeux ouverts, allongé dans un lit. Conscient qu’on n’a peut-être plus que ses yeux pour regarder. Et pour voir quoi ? Et le reste ? Tu es « là », mais tu ne sens pas ton corps. Je me souviens de violentes douleurs à la tête… J’avais l’impression qu’elle allait éclater.

Tu te demandes : « Est-ce que je suis entier ? Est-ce que j’ai perdu un membre ? Deux ? Peut-être plus ? » C’est terrible. Tu ne peux pas imaginer…. Se dire que tout est possible, surtout le pire… Pour l’instant tu ne sais pas…

Alors tu pars à la recherche de toi-même.

Les jambes d’abord :  » Est-ce que j’ai ma jambe droite ?  » Tu y vas doucement parce que tu ne sais pas dans quel état c’est, si c’est encore là, ou pas. Et tu arrives à bouger un peu la jambe droite. Tu sens qu’elle est là et qu’elle semble entière. En tout cas, c’est ce que tu te dis. Tu t’accroches à ça…Puis tu passes à la gauche, avec une appréhension épouvantable. Lentement, tu te concentres et soulagement, la deuxième jambe est aussi là… Tu attends… Tu veux savoir pour les bras. Et si…

Tu préfèrerais ne pas y penser mais impossible de s’en empêcher. Et si… Mais tu dois savoir. Tu parviens à bouger ton bras gauche, à sentir ton épaule, l’avant-bras, les doigts de la main. Tu ne peux pas faire d’efforts, mais… Tu fermes les yeux… Tu pries pour que « tout aille bien ». Raconté ainsi, ça passe vite n’est-ce pas ? Mais chaque seconde est une éternité. Chaque tentative est habitée de la peur de ce que tu vas découvrir. Et si… Passer au bras droit. Temps de pause. Mêmes craintes. Mais je sais déjà que j’ai trois membres, ça m’encourage. La bras droit est là, je sens mes doigts.

C’est bon, tout semble en place. Ça ne veut pas dire que ça va être fonctionnel. Je ne sais pas si je peux marcher, si j’ai été touché ailleurs. Mais c’est là. Je suis allongé dans ce lit d’hôpital. Avec ce mal de tête qui me ramène sans cesse à ce moment où tout s’est arrêté. Les images passent et repassent devant moi. Et mes camarades ? Est-ce qu’ils s’en sont sortis ?

Je suis entier, enfin je crois. Mon cerveau fonctionne normalement, je peux penser, analyser, me poser des questions avec une lucidité rassurante et angoissante. J’ai encore mes yeux. Mais je ne sais pas si mon visage a été touché. J’ai mal. Qu’est-ce que je vais découvrir en me regardant dans un miroir ? Qu’est-ce que les médecins vont m’annoncer ?

Je suis en vie. C’est tout ce que je sais. Je suis en vie. »

– Extrait d’un entretien réalisé en 2015, armée de Terre

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