Violences sexuelles en RDC : création ‘Rentrez chez vous et racontez’

Depuis plus de 20 ans, l’est du Congo est ravagé par des combats sans fin entre milices et bandes armées. Les femmes et les enfants en sont les premières victimes, détruites de l’intérieur par des violences sexuelles insoutenables. En France, deux comédiens âgés de 27 ans – Claudia Mongumu* et Charles Meunier* – sont leur relais et donnent leurs voix depuis près de 4 ans à celles et ceux qui n’en ont pas. Des voix pudiques et brutes à entendre lors du colloque «Viols, armes de guerre : pour un tribunal pénal international en République démocratique du Congo (RDC) », le 9 mars à Paris. Photos et entretien croisé avec les deux interprètes autour d’une création engagée : Rentrez chez vous et racontez.

Claudia Mongumu/Charles Meunier, 7 mars 2016, repetition Rentrez chez vous et racontez
Claudia Mongumu & Charles Meunier © Virginie de Galzain

• Comment est né Rentrez chez vous et racontez ?
Claudia : Rentrez chez vous et racontez a vu le jour dans le cadre de Créer pour agir, un événement organisé en novembre 2012 par l’association Voix/es Alternatives que j’ai co-fondée la même année. Il est né de la volonté de dénoncer l’utilisation de violences et mutilations sexuelles comme arme de guerre, une arme de « destruction massive de la femme, de la famille, de la communauté » comme le dit le docteur Denis Mukwege*, notamment au Congo. Un Congo déstabilisé à l’Est par les suites du génocide du Rwanda, théâtre de guérillas incessantes et de barbaries tues, quasi impunies sur le plan national et international depuis plus de 20 ans.

Le titre reprend la phrase lancée par certaines milices aux femmes qu’elles ont retenu captives afin qu’elles racontent aux futures victimes ce qui les attend… Je me devais d’agir pour faire connaître au monde la réalité de ces vies brisées et j’ai décidé de le faire avec l’écriture et le jeu de scène, de mettre des mots sur l’horreur indicible, de rompre le silence entretenu, de partager des histoires de la façon la plus juste possible.

© Virginie de Galzain

• Qui sont les deux personnages, sans nom et sans âge ?
Claudia
 : C’est une création à deux voix, un homme et une femme, un blanc et une noire. Cela s’est fait de façon spontanée mais cela s’avère essentiel pour apporter une dimension universelle. Je voulais éviter, en tant que femme-noire-française-originaire de RDC- l’effet porte-drapeau évident et réducteur. Et pour tordre le cou à tout autre raccourci, l’idée que Charles et moi inversions un jour les rôles n’est pas exclue. L’homme raconte ici plus encore que la femme et son message permet d’humaniser des actes inhumains ; ou du moins de parler de drames avant tout humains, fait par des hommes à des femmes, des filles, des bébés filles aussi. Des êtres qui peuvent redevenir humains si on les écoute, si on leur en laisse l’occasion.

Charles : Avant de commencer à répéter pour ce rôle, j’ai fait un important travail de recherche et de documentation pour me familiariser avec une histoire, une culture qui ne sont pas les miennes et que je n’ai pas vécues. C’était fondamental pour mieux comprendre ce personnage qui est la fois victime et bourreau, pour trouver le ton juste sans pathos. « Il » a été témoin de l’agression sexuelle qu’a subi sa mère avant d’être forcé de faire subir cette violence à d’autres femmes. « Il » essaie d’entrer en contact avec « Elle », de provoquer une réaction de sa part, d’avoir un mot, un regard qui serait une forme de réparation pour lui. Cet homme peut être tous les hommes – le fils, le frère, le père – toutes les postures – de celui qui subit à celui qui blesse et tue. Mais nul ne sait vraiment qui il est précisément, à l’instar de la situation de folie meurtrière qui s’est emparée de l’Est du Congo.

Claudia : J’ai voulu que le personnage féminin soit comme un réceptacle, celle qui reçoit la parole de cet homme qui a « l’espoir de sortir de ce rêve pénible, qui sans cesse le rattrape ». Elle est l’incarnation de la femme et de la mère, même si à aucun moment on ne sait réellement ce qui la lie ou non à cet homme qui lui parle. On pourrait attendre d’elle une forme de bienveillance. De son côté, elle-même aimerait avoir accès à ce qu’« Il » lui dit mais elle en est incapable. Elle est morte intérieurement. Elle est emmurée dans le cauchemar, les agressions qu’elle a vécues et qu’elle raconte, éprouvée par une souffrance et une solitude immenses.

Claudia Mongumu, 7 mars 2016, repetition Rentrez chez vous et racontez© Virginie de Galzain

• Votre duo et votre jeunesse bouleversent les attendus. Il lutte ici contre l’aveuglement et l’oubli, pour la justice et la vérité. Quels sont, pour vous, les enjeux du théâtre engagé ?
Charles
 : nous jouons une réalité, une intimité, une violence et non un divertissement. Et je suis d’autant plus touché par cette interprétation que cela vient de Claudia. En prenant conscience de ces/ses combats, j’ai ressenti le besoin de participer avec elle et de proposer aux autres de le faire. Nous sommes souvent invités dans le cadre de manifestations associées aux violences faites aux femme, notamment au viol comme arme de guerre, comme c’est le cas le 9 mars à l’Hôtel de Ville. Nous avons le devoir d’être informés, documentés pour être à la hauteur. Pour nous, l’essentiel est de faire prendre conscience de cette histoire immédiate durable, de sensibiliser. Mais cet engagement nous donne une responsabilité énorme vis à vis des femmes à qui nous donnons deux voix et qui doivent se reconnaître dans ce que nous transmettons.

Claudia : Ce que nous portons arrive encore aujourd’hui, tous les jours et c’est très compliqué à gérer émotionnellement en tant que personne et acteur. Mais je ne pourrai continuer à me regarder en face sans cette implication. Et toute personne honnête, authentique est légitime pour raconter ici ce qui se passe là-bas. Charles et moi avons le même âge, une histoire différente et nous racontons la même chose. J’ai tout de suite pensé à lui en écrivant cette création car c’est celui avec lequel je me sens le plus en confiance. On se met à nu, et nous devons presque nous défaire de certains codes du théâtre, de la répétition pour être juste et respectueux et nous rapprocher de ce qui s’apparente pour certains à un discours citoyen, presque politique. Nous ne sommes pas dans une prise de position ni dans le jugement : nous voulons faire réfléchir. Nous entendons régulièrement des chefs d’État « condamner » les atrocités dans ce pays. Mais que font-ils pour que cela cesse ?

Claudia Mongumu, detail mains, 7 mars 2016, repetition Rentrez chez vous et racontez© Virginie de Galzain

• Rentrez chez vous et racontez est une immersion brute dans le réel, une invitation à regarder en face. Vous arrêtez le temps. N’est-ce pas l’autre force du théâtre ?
Claudia
 : Nous avons accès à de nombreuses informations matérielles. On peut assister à des conférences, entendre les chiffres, les concepts, les théories de nombreux experts. Mais qu’en reste-t-il une heure plus tard ? Incarner, évoquer physiquement la survie d’une personne touchée par le viol de guerre, bourreau ou victime, permet de créer un lien, de mettre face à la barbarie ainsi qu’à soi. Nous sommes dans une société qui prend rarement le temps, qui se disperse vite. Nous sommes « du bon côté », nous sommes surprotégés : ce n’est pas le cas partout. Face à une scène, il n’y a pas d’échappatoire possible. Face à ce qui se passe dans le monde, il faut ouvrir les yeux.

Charles : Nous sommes dans une ère de l’immédiateté, du « direct », de la vitesse de la vie, des informations, des événements, de l’Histoire. Face à cela, le simple fait de s’asseoir, de prendre le temps permet de se concentrer, d’écouter puis de réfléchir. Peut-être même de s’identifier, car nous touchons le cœur et les sens. Les mots ont un poids, résonnent et restent. Venir nous voir jouer suppose d’avoir fait la démarche de réserver. Pour nous, c’est déjà un premier pas vers l’engagement. Ce pas grâce auquel vous pourrez à votre tour agir, « rentrer chez vous et raconter »…

Charles Meunier, 7 mars 2016, repetition Rentrez chez vous et racontez© Virginie de Galzain

* Claudia Mongumu est comédienne, auteur et metteur en scène. Sa famille a fui le régime de Mobutu pour la France au début des années 1990. Charles Meunier est comédien, scénariste et entame une formation de producteur de cinéma à Londres. Le Dr Denis Mukwege est gynécologue obstétricien et fondateur de la clinique Panzi dans son pays (RDC). Depuis plus de 15 ans, il accueille, opère et participe à la réparation physique et psychologique des femmes et des enfants victimes de viols et de mutilations sexuelles. Un combat humain, médical et politique qui lui ont valu (trop) récemment une reconnaissance de la « communauté internationale » dont il aimerait désormais voir des actions concrètes.
.

PRATIQUE
Rentrez chez vous et racontez, de Claudia Mongumu. Interprété par Charles Meunier et Claudia Mongumu. Mercredi 9 mars à 16h30. Colloque ‘Viols, armes de guerre : pour un tribunal pénal international en République Démocratique du Congo (RDC)’. Mairie de Paris, 75004 Paris.

À VOIR/À LIRE/À SUIVRE
– L’homme qui répare les femmes, de Thierry Michel et Colette Braeckman (en salles et en DVD) http://mukwege-lefilm.com
Panzi, de Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière. Éd. Du Moment
Congo, une histoire, de David Van Reybrouck. Éd. Actes Sud, Babel poche
– La page Facebook « Pour un tribunal pénal international pour la RDC »
https://fr-fr.facebook.com/tpirdc et https://youtu.be/UWtTjLH5c3U.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :