PHOTO : ‘Family love’, de Darcy Padilla

Récompensé notamment par le prix Eugene Smith en 2010 et deux World Press (2011 et 2012), Family love (ex Julie project) de Darcy Padilla vient d’être publié aux éditions de La Martinière, en coédition avec la revue 6 mois. Réalisé sur une période de 18 ans, ce « portrait photographique » unique raconte la vie de Julie jusqu’à sa disparition. Une vie faite de combats incessants et de violences multiples, avec, en fil rouge, un besoin d’amour (é)perdu.

J’ai commencé par aller sur le site de Darcy Padilla, en 2010, après l’annonce du prix Eugene Smith qui ne pouvait être qu’une promesse d’un travail humaniste d’exception. Puis j’ai pu voir, comme beaucoup d’autres, les 50 premières images publiées dans le premier numéro de la revue photo 6 mois au printemps 2011. Une claque absolue qui suivait, en outre, 10 pages d’entretien avec Laurent Van der Stockt sur le sens de la photographie (!). Cela faisait beaucoup… Et depuis quelques jours, ce livre, enfin : 200 photographies noir et blanc complétées de notes personnelles.

DARCY PADILLA - FAMILY LOVEJulie, San Francisco 1993_Family love © Darcy Padilla (photo de presse reçue de l’éditeur)

L’évidence d’une rencontre
Cette histoire commence en 1993, alors que Darcy Padilla réalise un reportage dans un hôtel du quartier défavorisé de Tenderloin (San Francisco). C’est là qu’elle remarque Julie, assise dans le hall avec son bébé de quelques jours. À 18 ans, Julie a déjà vécu plus de vies que beaucoup de personnes n’en vivront jamais, ou comme beaucoup d’autres en ont déjà vécues, selon le côté de la société où l’on est placé. Abus sexuels, fuite de la fragile cellule familiale, rue, alcool et découverte de sa séropositivité pendant qu’elle attend Rachel, son premier enfant.

Peu à peu, un lien de confiance et d’estime se tisse entre les deux femmes et Darcy Padilla « sait » que là aussi est sa place. Pour la photographe : « Ce n’est pas moi mais Julie qui m’a choisie. Pour elle, c’était “ son “ histoire, et non la mienne ; mais elle m’a laissée entrer dans sa vie pour la raconter. Quand quelqu’un vous dit “ oui ” ainsi, vous avez le devoir et la responsabilité de donner le meilleur de vous-même et de faire les meilleures images. »

Un engagement sans limites
Année après année, les liens et le dialogue se renforcent sans que Darcy Padilla ne fixe de fin à ce projet, ni d’objectif autre que celui de témoigner. Et chaque fois qu’un nouvel événement aurait pu la faire arrêter, son intensité était au contraire un moteur pour aller plus loin et accompagner Julie. À ce sujet, Christian Caujolle, présent à la libraire Le 29 le 15 novembre dernier, précisait : « Darcy ne pouvait accepter l’idée même d’arrêter de voir Julie. Malgré les répétitions d’échecs de la jeune femme, ses difficultés extrêmes de vie, il lui fallait continuer, avec humanité, sans jamais tirer de conclusion ni porter de jugement. »

Photojournaliste et photographe documentaire engagée au cœur des vies les plus exclues et démunies, Darcy Padilla a pour seules limites celles souhaitées, imposées par celles et ceux qu’elle photographie. Elle avance sans doutes, saisissant ce qu’on lui donne, le meilleur comme le pire, pour aller au bout de la vérité, ou du moins, d’une certaine réalité, sans l’édulcorer ni la travestir. Avec conscience, empathie et surtout une juste distance qui, pour Christian Caujolle lui-même, est un mystère : « Je trouvais extraordinaire la façon dont Darcy continuait. Cette capacité unique à trouver en permanence la distance juste, sur autant d’années. Comment trouvait-elle cette distance qui permet de saisir des instants parlants sans être démonstratifs ? ».

DARCY PADILLA - FAMILY LOVE Jason and Elyssa. Alaska 2011_Family love © Darcy Padilla (photo de presse reçue de l’éditeur)

Oser regarder la vie en face
Au fil des pages, on découvre la résistance d’une femme face à une vie qui jamais ne l’épargne. L’incarnation d’une famille aussi, si éclatée voire impossible soit-elle au sens où nous l’entendons, qui s’agrandit ou se réduit au gré des maternités ; des enfants placés ; des rencontres dont celle avec Jason, en 1998, qui restera avec elle jusqu’à la fin (2010) ; ses retrouvailles avec son père.

Portraits, regards marqués et marquants, évolution du VIH, gestes de tendresse maladroite et d’amour trop fragile dans des lieux de vie indignes sont autant de fragments d’une vie à la fois commune et hors du commun. Des images qui ne peuvent pas laisser indifférent, dont beaucoup restent en mémoire voire vous « collent au mur » (je n’ai pas de meilleure expression). Des photographies que peu se sont risqués à publier, notamment en presse écrite , jugées « trop dures ».

« Trop dures »… Nous recevons/subissons en permanence des images, animées ou non, d’une violence inouïe sans aucun discernement ni hiérarchie. Notre histoire est maillée de déséquilibres du monde et de fragilités sociales accrues. Diffuser les images de ceux qui s’investissent avec sens, donner les clés de compréhension nécessaires, est dont plus important que jamais. « Savoir » est une chose, « voir » en est une autre. Oui, de nombreuses réalités sont insupportables et doivent être mises en lumière de façon sensible. Prenons  » le risque  » de montrer plutôt que celui de gommer les existences d’une histoire collective.

DARCY PADILLA - FAMILY LOVE
Family love © Darcy Padilla (photo de presse reçue de l’éditeur)

Une mémoire singulière, un témoignage universel
Pauvreté, famille, enfance, violences, santé, vie privée… l’histoire de Julie a une résonance universelle tant elle touche à l’intime et à l’indicible quotidien de millions de vies. Tant la dimension de famille, si décomposée soit-elle, ponctue, habite, envahit, inlassablement la vie, le corps et le cœur de Julie. Cette « famly love » tatouée sur l’épaule de Jason… « Le plus important pour moi est que ces images existent, précise Darcy Padilla, et surtout qu’on puisse les regarder. Je voudrais que chacun voit différemment les personnes comme Julie, la complexité et la dureté absolue de leur vie ; car il est toujours aisé de juger. C’était une femme formidable : très jeune, elle a dû se battre pour survivre. C’était une maman courageuse qui donnait la vie en espérant chaque fois une vie meilleure pour ses enfants. »

Darcy Padilla a pris le temps : celui de raconter l’histoire de Julie, puis celui de la révéler au plus grand nombre près de 20 ans plus tard. Publications ou expositions, il faut chaque fois composer avec l’espace laissé, choisir les meilleures images : celles qui ont une force par elles-mêmes et associées, celles qui vont faire (ré)agir, ouvrir les yeux, s’interroger. Ce, sans mettre de côté leur part d’affectivité, ce que Darcy confirme, car on ne peut, froidement, faire un tel choix sans être influencé par ce que l’on a partagé.

Remerciements : Darcy Padilla pour ces mots échangés, Nathalie Mayevski et Sophie Giraud

– Family love, de Darcy Padilla : éd. de La Martinière. 336 pages. 62 € Préface Emmanuel Carrère ; postface Christian Caujolle. – Le site de Darcy Padilla : www.darcypadilla.com

FAMILY LOVE_couv

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