Tendance Floue : zoom sur Thierry Ardouin

Co-fondateur du collectif Tendance Floue, représenté par la Galerie Baudoin Lebon,  Thierry Ardouin est de ces photographes qui prennent le temps : celui du monde qui les entoure, de la lumière, des atmosphères. Celui du regard libre, de l’exigence, des mots choisis. Le paysage est son territoire d’exploration, empreint de correspondances personnelles.

Sa nouvelle exposition, La bonne mauvaise graine vient de commencer au cœur de Paris. Totalement inédite sur la forme artistique, elle pose aussi une question de fond : celle de l’enjeu de la certification des graines et des critères d’autorisation de leur diffusion ; avec deux notions clés : l’origine et le devenir. Entretien.

Comment as-tu commencé la photographie ?
Après des études scientifiques, j’ai travaillé dans un laboratoire de recherche en immunologie appliquée pendant près de 10 ans. Dans le même temps, j’ai commencé à fréquenter le milieu du théâtre, celui du théâtre de rue, et à mettre en place les débuts du collectif Tendance Floue, inspiré de cette volonté : travailler sur des projets photographiques en commun et en toute liberté. En 1996, je décide de passer définitivement du côté de la photographie professionnelle,  marqué par l’œuvre de Raymond Depardon, Ansel Adams… À cette période, nous étions en pleine construction du collectif. Et je voulais avant tout être un bon artisan avant d’être un artiste.

© Thierry Ardouin_Bonne ou mauvaise graine ?

Quel a été le point de départ de ton projet photographique, le « tout paysage » ?
Le déclic s’est opéré en 2003, quand nous avons fait le projet Nationale zéro. Une route transeuropéenne que nous avions imaginée, pour baliser les 25 pays de l’Union de 2004 de nos regards photographiques. Je me suis retrouvé au Portugal et en Espagne, seul, pour la première fois. C’est là que la photo de paysage a pris son sens et sa force ; car j’y ai découvert de la subjectivité, qu’il pouvait entrer en résonance avec ce que je ressentais intérieurement.

Comment saisir le paysage avec sens ?
Quand on se trouve face à un paysage, il suffit de se laisser porter. À partir de là, on peut partir du postulat que si j’y suis sensible, les autres y seront sensibles également. Le travail à la chambre influence beaucoup cette manière de photographier car on évolue dans un temps long, qui contribue à s’imprégner, se poser, réfléchir. Attendre « le » moment, la bonne lumière, C’est une façon de regarder autrement ce qui nous entoure, des lieux, un environnement devenu invisible avec l’habitude. C’est aussi une façon de réfléchir sur les évolutions des environnements, les notions de naturel, d’artificiel, d’harmonie ou d’accident.

Ton écriture photographique se distingue vraiment de celle des autres membres du collectif.
Nous avons une démarche commune, mais j’ai eu du mal à faire accepter cette façon de travailler au départ c’est vrai. Depuis, l’idée a fait son chemin, c’est visible. Le paysage est un thème sur lequel je suis depuis maintenant 7/8 ans. Qu’il soit naturel, rural, urbain, industriel. Cela peut être l’évocation des zones commerciales situées à l’entrée des villes. Les natures d’un chantier éphémère comme celui de la Cinémathèque française.


© Thierry Ardouin_Bonne ou mauvaise graine ?

Pour le premier Mad in – Mad in China – nous avions décidé que Tendance Floue partirait à Pékin, pour tenter de faire un portrait composite de la ville. Je me suis notamment concentré sur les limites de la ville : comment montrer en images les limites d’une cité tentaculaire ?… Pour Mad in India, un pays que je connaissais pourtant mieux, je n’ai pas réussi à trouver une spécificité paysagère. Je suis parti loin de l’agitation urbaine, à la campagne. Un calme stimulant, un rapprochement avec les hommes, la geste paysanne, le quotidien paysan. En filigrane, apparaissaient des questions cruciales : l’accès à l’eau, les semences transgéniques.

Les semences… Venons-en à ton expo : La bonne mauvaise graine. Quelle est l’origine de ce projet ?
Il a été réalisé dans le cadre du Mad In France qui avait pour thème « Résistance-Résilience ». Au tout début du projet, je souhaitais parler de l’agriculture française et me posais ces questions : qui/qu’est-ce qui nous nourrit ? Quel est le rôle de l’agriculture sur les plans de l’environnement, de l’économie, de la biologie, de l’exploitation, de la distribution… ? Et en étudiant la chaîne économique, je suis tombé par hasard sur l’existence d’un catalogue de réglementation des semences. D’où l’interrogation sur la raison de son existence. Et par extension, est-ce qu’une graine de carotte « légale » est différente visuellement d’une graine de carotte illégale ?

Un agriculteur qui produit des aliments pour la consommation humaine a l’obligation d’utiliser des semences inscrites au catalogue officiel. Et ce système rend aussi le paysan dépendant du semencier puisque les légumes qu’il va produire à partir des semences autorisées ne sont pour la plupart pas reproductibles. Et comme nous sommes un pays de  » résistants « , des réseaux se battent actuellement pour que les paysans aient la liberté d’utiliser des variétés de semences non-inscrites au catalogue et de pouvoir continuer à se les échanger.

Comment as-tu procédé pour le choix des graines et les prises de vue ?
Au début de ce projet, j’étais dans la comparaison visuelle. Il fallait que je me rapproche des graines. Un partenaire du collectif m’a prêté le matériel nécessaire (microscope, optiques). J’ai ensuite sélectionné 35 semences de variétés potagères légales et illégales avant de faire leur « portrait », sous différents angles, avec la mise en place de fonds variables et des éclairages modulables. Un travail minutieux de studio en somme, avec un principe de mise au point et de manipulation très délicats.

Cela m’a permis de jouer sur les densités, les couleurs, les formes pour révéler leur beauté presque cosmique, leur étrangeté, leur diversité insoupçonnables à l’œil nu.

PRATIQUE
– Exposition La bonne mauvaise graine : vernissage vendredi 5 novembre
Au Laboratoire jusqu’au 31/12/2010 : 4 rue du Bouloi. 75001 Paris. Vendredi, samedi, dimanche, lundi de 12h à 19h. Tél.: 01 78 09 49 50. Tarifs sur http://www.lelaboratoire.org/infos.php
Dans le cadre du Festival international de la photographie culinaire du 29/10 au 14/11 http://www.festivalphotoculinaire.com
– Mad in France. Ed°. Tendance Floue. 17,5 x 22,5 cm. 432 p. 25 €.
– Site de Tendance Floue : www.tendancefloue.net

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s