Laurent Gaudé : interview

Laurent Gaudé, écrivain et dramaturge français, vient de publier son dernier roman, La porte des Enfers. Une fable sur la condition humaine, un voyage d’amour à la frontière de la vie et de la mort. Rencontre* avec un auteur pour qui l’homme et la littérature sont à jamais liés.

Matteo et Giuliana sont frappés par la mort de Filippo, leur fils de six ans, au coeur d’une fusillade. L’histoire se déroule dans la région de Naples.

Laurent Gaudé : Naples est une ville qui aime marier les contraires, où coexistent la violence et la douceur, les croyants et les païens, la laideur et la beauté. Il était essentiel que cette dualité soit présente. Dans la géographie même de la cité, est localisée l’entrée des Enfers, au lac d’Averne. En novembre 1980, la terre a tremblé à Naples. C’était donc l’endroit idéal pour permettre un glissement continu entre le réel et la fiction, la fiction et le réel, pour que le lecteur puisse y croire.

La vie et la mort semblent parfois se confondre, prendre la place l’une de l’autre. L’écriture en est la messagère.
Filippo meurt violemment, un matin. Pour ses parents, restent l’absence et la révolte, une souffrance indiscible et la mort. Une longue descente aux Enfers commence pour tenter de rester en vie, et de redonner vie à leur enfant. Tandis que le fils part à la recherche de son père. Les morts se rappellent sans cesse à nous, posant l’idée que le monde des vivants est parfois plus vide encore. Écrire est une forme de lutte contre la mort, contre l’oubli ; une fixation de la mémoire. Tels André Malraux, ou René Char… La mémoire de ceux qui sont encore vivants est la seule chose qui compte. C’est ma seule arme.

Ce qui frappe dans toutes vos oeuvres est la réalité et la dignité des personnages, si durs que soient leur univers et leur vie.
Ce qui est à la fois passionnant et difficile est de comprendre et de raconter ce qu’un homme peut vivre, si proche ou si éloigné soit-il de ce que vous vivez. La capacité à être derrière lui parce qu’il vous touche, à se projeter par le biais de l’écriture. Mes livres sont durs, mais les personnages qui les habitent tiennent droit. Ils résistent aux assauts de la vie, malgré le malheur, la violence, la mort. Matteo, au plus fort de son errance et de son désepoir, rencontre ceux qui lui permettront d’entreprendre son voyage aux Enfers. Giuliana continue sa route en accord avec elle-même. Je crois en l’homme, à sa capacité à tenir, à trouver les ressources en lui alors même que tout semble fini. C’est ce qui fait la beauté de l’humanité.

Votre écriture a un pouvoir d’identification très fort, et une dimension presque cinématographique. Comment justifiez-vous cette démarche artistique ?
Le roman a une forme classique, mais c’est aussi un vrai lieu de construction. Quand je commence à écrire, je sais où je veux aller, la trajectoire est définie à l’avance, même si les personnages, l’histoire, évoluent au fil du temps. C’est une écriture presque visuelle, car je fais le déroulé de la scène à l’avance ; une sorte de fonctionnement par séquence. Ensuite, le silence dans lequel un livre vous plonge laisse sa place à un jeu mental avec le lecteur, plus encore qu’avec le théâtre, où l’expression orale a une place prépondérante.

Comment situez-vous le livre face aux nouveaux médias ?

Je crois en la force du roman, et suis très optimiste sur la place du livre, bien que le temps accordé à la télévision ou aux jeux videos empiète beaucoup sur la lecture. Le livre est un formidable espace de liberté car rien n’est imposé. Un espace d’apprentissage aussi, sans frontières, sans limite d’âge. Chacun y voit ce ce qu’il souhaite, en conserve des souvenirs et des couleurs qui lui sont propres.

La littérature fait sa rentrée ; la sélection des prix va commencer. Vous êtes vous-même lauréat de plusieurs d’entre eux (Goncourt des Lycéens, Goncourt, Prix Giono). Quel regard portez-vous sur la médiatisation de la littérature ?
Les prix ont leur légitimité et leur intérêt. La méfiance dont ils font parfois l’objet ne me semble pas fondée, même si tout est perfectible. On devrait davantage se poser la question de la concentration de groupes qui influent sur la production littéraire, et donc sur certains titres et ouvrages “phares”. Avec le risque d’une moins grande diversité. Et celui de tout axer sur le chiffre et la performance. Sans oublier la collusion des métiers, avec des membres de comités de lecture qui sont aussi auteurs, membres de jury, journalistes. Cela peut remettre en question le bien fondé d’un choix.

Quelles sont vos clés d’écrivain ?
Au-delà d’une passion, d’un plaisir, d’une envie, au-delà des aspects “littéraires”, pour “apprendre” à écrire, il faut vivre pleinement. S’imprégner de ses joies et de ses peines, des déceptions. Il faut voyager, se remplir d’expérience, et affiner son regard. En permanence. C’est la seule école qui me vienne à l’esprit. Ensuite, cela demande une discipline très personnelle. Et un luxe, qui est le temps. On a tous des rêves d’écriture, mais il y en a peu finalement qui aboutissent : il faut être persévérant, aller au bout de la démarche, finir ce qui est initié, le montrer. Et recommencer.

actes-sud
La Porte des Enfers, de Laurent Gaudé. Ed.Actes Sud. 19,50 €
*interview réalisée le 2 septembre 2008, parution Génération Solidaire Automne 2008

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