Bertrand Meunier : l’autre regard sur Pékin

Pendant les JO de Pékin, le photographe Bertrand Meunier, membre du collectif Tendance Floue, participe à l’espace « Hors jeux » du site rue89. Le concept : un jour, une photo, une légende. Un autre regard sur Pékin, à l’heure où seul le sport compte, à peu de choses près.

CORRESPONDANCES
La démarche de Rue89 reprend sous un autre format celle de Libération. Avec simplicité. En 1981, le quotidien avait commandé à Raymond Depardon une image par jour de New York, pendant cinq semaines, pour ses pages internationales. Outre la nouveauté que représentait cette approche, elle repensait en profondeur le principe même de la notion de photographie et de photo reportage. Une rupture avec un système selon lequel, communément, un photographe s’effaçait derrière son image, quand ce n’était pas sous le nom de son agence, et ne parlait pas. Une rupture déjà initiée par Depardon, notamment dans Notes*.

PAS D’ACTU, JUSTEMENT !
L’autre originalité de la commande de Libé résidait dans l’absence d’actu au sens événementiel voire sensationnel du terme. Il ne s’agissait pas d’aller couvrir un événement mais de faire un « journal photographique », d’instaurer un effet carte postale, une correspondance en images et en textes : en premier lieu celle du photographe avec la ville. Sa perception. Sa réalité. Ses mots.
À l’époque,  » New York représentait un lieu de liberté (…) le paradis pour un photographe (…) tout était possible, on pouvait photographier les gens comme on voulait. (…) Maintenant, les gens te regardent d’un drôle d’air quand tu fais des photos. Sur les ponts dans les gares, il est interdit de photographier.  » évoque Depardon dans New York, correspondance new-yorkaise. La liberté du sujet comptait aussi.

LES JEUX « HORS JEUX »
Pas d’actu à couvrir, mais toujours un ultimatum puisque quoiqu’il arrive une photo, et une seule, doit être envoyée à la Rédaction chaque jour. Aucun moyen de revenir en arrière. Avec toujours en toile de fond cette exigence de qualité et et cette acuité indéfinissable. Une exposition délicate aussi, sans artifice, soumise à un média parfois ingrat, hautement interactif, et accessible à tous ceux qui disposent d’un accès Internet. C’est à Pékin que le défi a lieu, en marge des JO, un an après la réalisation par Tendance Floue de la revue Mad in China. L’autre côté du miroir, dans une réalité au jour le jour. Celle qu’on ne voit pas.

Je ne reviendrai pas sur certains commentaires émis sur la première photo envoyée par Bertrand Meunier : Premier jour à Pékin, première rencontre dans le métro. Ca m’a littéralement atterrée ! Une image n’a pas un message immédiat. Elle révèle un point de vue, pose des questions, invite à ouvrir les yeux. Émotion, dialogue, rêve…, les effets comme les impacts sont multiples, dépendants de l’histoire de chacun, de sa culture, de la sensibilité . Une « bonne » légende personnalise, créée un lien, peut éviter de se perdre pour aller à l’essentiel, avant d’aller plus loin. Elle n’est pas descriptive, elle évoque un contexte, contient des indices, des clés. Une image n’est jamais « évidente ». Et ce qui peut sembler évident est en réalité un repère, qui renvoie à une expérience propre, à la mémoire, à une situation. Elle éveille la curiosité, renvoie à une question : pourquoi cette image ? Libre à nous de trouver ou non une information, voire une réponse.

UNE INTERROGATION PERMANENTE
Pékin, ville mise en scène pour les JO. Ses enjeux sportifs mais aussi éminemment politiques. Ses façades médiatiques. Ses fards. Une ville au coeur des enjeux de la croissance économique, avec une arrière-cours chargée d’injustices sociales, de précarité, d’oppression. C’est sur cette nation en mutation que Bertrand Meunier travaille depuis plus de dix ans, s’interrogeant – notamment – sur la Chine contemporaine. Auteur, avec Pierre Haski, du livre Le sang de la Chine, quand le silence tue*, il a réalisé de nombreux reportages photographiques sur le monde rural, l’exclusion des plus démunis ; un des derniers en date portant sur le visage et l’avenir du monde paysan, actuellement exposé au musée Nicéphore Niépce.

Bertrand Meunier est un grand. De ceux qui ont le regard résolument libre, dirigé vers le monde et vers les autres, à la fois conscient et concerné, hyper sensible et passionné. Ses photos laissent une empreinte indélébile dans les esprits tant elles sont présentes. Son écriture est réaliste mais pudique, esthétique et artistique. Des témoignages frappants de dureté et d’humanité. Des images qui voyagent et qui parlent pour ceux qu’on ne connait pas, dans leur troublante réalité quotidienne.

*Une enquête sur le sang contaminé par le VIH/Sida condamnant à mort des centaines de milliers de paysans, auxquels les autorités ont décidé de cacher la vérité, dans le Henan.

À CONSULTER, VOIR, LIRE, etc
> Le site de Rue89
> Le site de Tendance Floue
> Jusqu’au 28 septembre : Exposition  » Paysans ordinaires « , de Bertrand Meunier. Infos : www.museeniepce.com
> Le sang de la Chine, quand le silence tue. De Pierre Heski & Bertrand Meunier. Ed°.Grasset. 18 euros.
Un sujet également traité par le photographe chinois Lu Guang (Gamma) au début des années 2000. Des images de son travail avaient été présentées en France lors de l’exposition internationale de photographie « Pingyao à Paris » au MK2 Bibliothèque, en 2004.
> Notes, précédé de la La solitude heureuse du voyageur. De Raymond Depardon. Ed°. Points/poche. 8 euros.

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