Marjane Satrapi : interview

Téhéran, 1978. Marjane, 9 ans, rêve de sauver le monde sur fond de Révolution iranienne. Vingt ans plus tard, rencontre exclusive avec une jeune femme au franc-parler, libre et passionnée.

Persepolis, c’est un pan de l’histoire de l’Iran? Une histoire ? Un exil ?

Marjane Satrapi : Je n’ai pas réfléchi à cela ; c’est l’histoire d’une vie comme les autres, tout simplement. Un point de vue subjectif porté de façon rétrospective. L’histoire évolue au rythme d’une enfant puisque j’avais une dizaine d’années à l’époque de la Révolution iranienne, au rythme des événements, de mon départ au moment de la guerre qui opposait l’Iran à l’Irak. Et c’est un exil, oui, dans la mesure où j’ai perdu le droit d’y retourner. Pour l’instant. Mais je ne suis ni historienne, ni politicienne, et mon but en faisant ce film, comme la BD auparavant, n’était rien d’autre que de remplir mon rôle d’artiste. J’ai fait une école d’art : alors les images, l’écriture sont venues spontanément. Ce n’était pas un genre imposé, mais un réel plaisir.

Marjane a un côté anti-héros. Il y a aussi beaucoup d’humour, de dérision…

Pour les gens, le vrai héros c’est plutôt Superman. Mais c’est assommant, chiant même, c’est trop parfait ! Ici, c’est la réalité ! Certes, cette destinée est par certains aspects spéciale, mais j’ai aussi eu de la chance, j’ai fait la majeure partie de mes études dans une école française. Et près de la moitié de ma vie s’est faite hors d’Iran. J’ai été témoin de la vie de mon pays à un moment précis de l’histoire, mais il n’y a pas de renoncement. Il y a une vraie affection iranienne, pas dans le sens nostalgie « 1001 nuits » – je déteste ce côté orientaliste et exotique, – mais dans les aspects humains. J’adore l’humanisme, les gens, ce qui fait qu’on peut se sentir proche de quelqu’un qui vous est apparemment étranger, et a contrario à mille lieux d’une personne qui parle la même langue…

Comment s’est fait le passage de la BD au film d’animation ?
Comme tout ce que je fais, cela s’est produit un peu par hasard. Il n’y avait pas de volonté particulière au départ. Mais Marc-Antoine Robert (le producteur), et Vincent Paronnaud (le co-réalisateur) ne sont évidemment pas étrangers à cette décision. Quand on arrive à un moment où l’on se voit proposer de faire un film, avec le temps, la liberté de choix et d’action et les moyens nécessaires, c’est tellement rare que cela ne se refuse pas. J’ai donc saisi l’occasion. Chaque fois que je commence quelque chose de nouveau, je me dis que le pire qui puisse arriver est que je fasse une merde… Et alors… Il restera toujours des éléments positifs puisque chaque nouvelle expérience est une occasion d’apprendre. Cela se passe donc aussi sur un mode ludique, joyeux.

Prix Alph’Art pour la BD, prix spécial du jury pour le film au festival de Cannes cette année. Persepolis représentera aussi la france aux oscars en 2008…

Oui. Ce n’est pas pour cela qu’on le fait mais c’est une vraie récompense. C’est assez merveilleux. Beaucoup de mes amis sont auteurs de BD, je viens de la BD underground, je travaille avec des éditeurs de BD indépendants, pas des grands groupes ! Et c’est cela qui est d’ailleurs très surprenant. C’est aussi encourageant pour la création. C’est vraiment l’effet bouche à oreille qui a fonctionné. Imaginez un peu, un film d’animation en noir et blanc, adapté d’une BD, sur un sujet lié à l’Iran, qui sort en plein été ; ce n’était pas gagné d’avance. Alors quand le public vous suit, c’est fabuleux.

On a beaucoup parlé de choc des cultures à propos du film…
Il n’y a pas de choc des cultures, c’est de la foutaise ! La culture est « une », une chaîne composée de nombreux maillons, et nous sommes tous influencés, nourris par d’autres cultures. Elle appartient à tous, c’est une question d’intelligence. Le vrai choc, la vraie division du monde, ce n’est pas entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident. C’est entre les fanatiques sous toutes leurs formes (anti-avortement, pro FN, etc) et les non fanatiques, entre les intelligents et les cons, les riches et les pauvres ; car quand on a un peu d’argent, on a forcément plus de facilités : aller à l’école, voyager, se cultiver, et donc s’ouvrir aux autres, être ouvert d’esprit.

L’éducation est un enjeu essentiel contre la bêtise humaine, mais aussi pour la démocratie et l’égalité ?
La culture et l’instruction sont de véritables armes. Ça permet d’être moins con. Le danger de la stupidité, c’est avant tout un manque de connaissances et une source d’erreurs. Regardez les Strasbourgeois qui votent pour le Front National alors qu’ils ne savent finalement pas ce qu’est un étranger… La vraie intelligence rend humble et lucide car plus on sait, plus le monde devient complexe et difficile à appréhender et à expliquer. Elle permet aussi de faire des choix en connaissance de cause, d’avoir des références communes, de regarder le monde autrement.

Quel regard portez-vous sur les mouvements étudiants, comme ceux auxquels on peut assister en france régulièrement ?
Les années 80 ont été une période un peu facile, avec un aspect « golden boy », fric, grandes écoles : une espèce de réaction post années 60-70. Il faut que la jeune génération se bouge, mais maintenant, sinon après « ce sera la merde ». Et c’est l’état qui finira par décider de tout. Il faut qu’elle continue à faire ses revendications, car il y a plein de choses à acquérir !

Le film s’achève sur cette phrase : « la liberté a un prix ». C’est le début de tout finalement !
Bien sûr ! Un prix physique, moral, un engagement, une intégrité à soi-même. La liberté a un prix car la pensée universelle a un prix. Aujourd’hui, l’état régit nos vies par certains aspects, les médias ont des contenus édulcorés – c’est pour cela que Le Canard enchaîné est mon journal préféré ! Avoir une pensée personnelle, avoir le droit de parler, exprimer son opinion sans avoir peur du regard des autres, oser embrasser une idée sous certains aspects plutôt que dans son intégralité. Être libre. C’est pour cela qu’il faut se battre.

persepolis-247-films

À LIRE / À VOIR
Le site www.myspace.com/persepolislefilm
Le DVD de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. 2.4.7.Films/Diaphana films. 19,99 € (prix indicatif).
La BD de Marjane Satrapi. Édition de L’Association. Monovolume : 32 €. En 4 tomes : à partir de 14 €.
*interview réalisée le 2O novembre 2007, parution Génération Solidaire Hiver 2007

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