Amnesty international : le droit à la vie

En marge de la Journée mondiale des Réfugiés et dans le cadre de la sortie du rapport annuel d’Amnesty International, Geneviève Sevrin, présidente d’Amnesty International France fait le bilan.

√ En ouverture de votre bilan annuel, vous alertez sur un climat d’insécurité, et ce que vous appelez une politique de la peur, la peur de l’Autre notamment… Geneviève Sevrin : On ne peut en effet ignorer que notre monde est soumis à des éléments qui mettent en péril son devenir et celui de ses habitants. Terrorisme et attentats, pollution, dérèglements et catastrophes climatiques, pauvreté dominante et galopante, épuisement de l’eau, famines, conflits, maladies… Tout cela crée implicitement un contexte de peur.

Mais au-delà, les gouvernements jouent de plus en plus sur ce sentiment de peur exacerbé depuis LE  » 11 Septembre  » pour mettre en place voire imposer des mesures sécuritaires, des lois qui tendent vers la restriction et le contrôle des libertés individuelles (d’expression, d’association…), vers la violation des droits humains dans leur ensemble. Pour ne donner que quelques exemples, c’est l’Australie qui parque sur une île les boat people et renvoie les immigrés dans leur pays d’origine, ce sont les Etats-Unis avec le très dénoncé Patriot act, les abus de Guantanamo, les bavures en Irak.

En France*, l’assimilation entre les notions de flux migratoires et de demandeurs d’asile** restreint considérablement les possibilités d’entrer sur le territoire. Le possible passage de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) sous la tutelle du nouveau ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, nous fait craindre pour l’indépendance de cet organisme, chargé d’accorder ou non le statut de réfugié.

Concernant ce dernier point, on constate qu’un climat de peur de l’Autre se développe insidieusement, tendant à associer un étranger à un clandestin, à un envahisseur et donc à un danger potentiel. D’une part c’est hypocrite, particulièrement si l’on s’en tient au système d’une immigration choisie. D’autre part, c’est dangereux pour le principe d’égalité entre les êtres humains, dans un pays où la mixité culturelle et sociale est pourtant constitutive.

Enfin, il faut savoir qu’il existe un principe de non refoulement qui interdit l’expulsion d’une personne dans des Etats  »  sa vie ou sa liberté serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. » Sous couvert de notion de  » pays sûr « , se met paradoxalement en place en régime fondé sur la défiance, la haine alors que les valeurs de confiance, de tolérance et de solidarité devraient en être les référants clés. Il convient de rappeler que le droit d’asile est souvent le seul droit qui reste à un être humain quand tous les autres sont violés.

√ D’un point de vue général, quelles sont les points forts de l’année 2006 dans la lutte pour le maintien des droits humains ? G.S : La situation reste globalement très critique et d’autant plus préoccupante que les violations des droits humains se mondialisent. Pour commencer par les points positifs, on remarque des avancées encourageantes en ce qui concerne la justice, les armes et l’abolition de la peine de mort. La mise en place de la Cour pénale Internationale qui comme vous le savez a pouvoir en matière de crimes de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, commence à porter ses fruits. Ainsi des enquêtes sont initiées en Ouganda, en RDC et au Darfour. La création d’un tribunal international pour juger les présumés assassins de Rafic Hariri est en cours au Liban, et à la Haye, le tribunal spécial pour la Sierra Léone a commencé à juger Charles Taylor. Hissène Habré devrait aussi être jugé prochainement. Tout ceci est la preuve d’une amorce de changement.

Une autre victoire des O.N.G est relative au vote en faveur d’un Traité international sur le contrôle des armes classiques fin 2006. Le principe de la création d’un tel traité a été adopté par 139 pays, et il est essentiel dans la lutte engagée contre la prolifération et l’utilisation des armes dites légères, lesquelles sont à l’origine du plus grand nombre de tués aujourd’hui lors de conflits et sont au cœur d’importants trafics.

Concernant la peine de mort enfin, une majorité d’Etats est aujourd’hui abolitionniste. De plus en plus d’Etats instaurent des moratoires, des mouvements abolitionnistes se développent notamment aux Etats-Unis et l’idée de l’abolition progresse aussi en Chine. L’approche évolue également, puisqu’on ne demande plus aujourd’hui aux ONG abolitionnistes de se justifier sur les motivations de leurs actions mais aux Etats de se justifier sur le pourquoi du maintien de la peine de mort au sein de leurs frontières. Notre objectif est l’abolition universelle mais la route est encore longue. En ce sens, il est indispensable que Ban Ki-moon poursuive l’action de Kofi Annan et ne fasse pas machine arrière (Ban Ki-moon avait en effet précisé que la peine capitale  » restait la décision de chacun des pays membres « ).

√ Vous mettez en avant le net recul du  » droit à la vie  » : G.S : Les droits les plus vitaux et les plus élémentaires continuent chaque jour d’être bafoués. Droits civils et politiques, humains, culturels et économiques (accès aux soins, à un logement…) y compris dans les pays occidentaux. La situation des femmes et des enfants est très alarmante. Ce sont les premières victimes des inégalités et de la discrimination, dans la vie de tous les jours comme lors des conflits armés.

Les femmes sont en effet très exposées dans les conflits (le viol est utilisé comme une arme de guerre) ; dans certains pays d’Asie, des crimes  » d’honneur  » sont commis par centaines de milliers. Les mariages forcés continuent à exister, de même que se poursuit la traite des êtres humains à des fins de prostitution (on se souvient des 20 000 femmes prostituées à l’occasion des J.O d’Athènes, et de celles  » offertes  » aux visiteurs lors de la coupe du Monde de football à Berlin en 2006). Sans oublier les violences domestiques, une des premières causes de décès et de handicap en Europe chez les 16-40 ans.

Il y a le problème des enfants soldats, embrigadés dès leur plus jeune âge pour combattre (Irak, Liban, Palestine, Tchad, Afghanistan, Colombie pour ne citer que ceux-là), parfois drogués. Leur vie est détruite tant sur les plans physiques (accidents, blessures à vie, prostitution, exposition aux MST…) que psychologiques (traumatisme, confusion des notions de Bien et de Mal, perte des repères), dans une concentration de haine, de frustration et de vengeance. L’utilisation de la torture et de sévices ne faiblit pas non plus.

Nous-mêmes devons être très vigilants face aux dérives qui visent à banaliser le recours à des traitements cruels, inhumains, ou dégradants, notamment par des démocraties ; quand des Etats se mettent à utiliser les mêmes armes que les groupes armés pour les combattre, ce sont ces derniers qui ont gagné…

√ Quel message souhaitez-vous faire passer ? G.S : Il est indispensable de considérer le monde dans son ensemble en raison de l’interdépendance de chaque acte. On ne peut privilégier une action au détriment d’une autre car c’est partout qu’il faut agir. Pour la dignité humaine. www.amnesty.fr *AVRIL 2007 la Cour européenne des droits de l’homme condamne la France pour défaillances dans la procédure d’asile à la frontière. MAI 2007 Human Rights Watch (HRW) épingle la France estimant que sa politique d’expulsions en matière anti terroriste « ne présente pas de garanties suffisantes » en matière de droits de l’Homme. ** » (…) les migrants, réfugiés compris, représenteraient en 2005 près de 200 millions de personnes (9,2 millions de réfugiés), soit près de 3 % de la population mondiale  » (Source www.fidh.org)

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