Liberté, sécurité, fichés !

Dans le cadre de la soirée Thema « Tous fichés » diffusée ce soir sur ARTE à 20h40, Bruno Fay, journaliste et co auteur des documentaires  » Total contrôle « ,  » Resistants.com  » et  » Big brother City  » revient sur ses deux ans d’enquête sur les technologies de veille et de contrôle.

Londres, Barcelone, Berlin, Vienne, New York, Boston, Los Angeles et Mexico : comment as-tu organisé ton enquête ?
B.F : J’avais déjà eu l’occasion de travailler sur certains sujets pour des enquêtes publiées dans la presse écrite. Je pense notamment au réseau Freenet – sorte de face cachée du Net -, aux implants de puces RFID, aux logiciels de filtrage sur Internet… A force d’enquêter séparément sur chacune de ces technologies de contrôle, j’ai eu un jour l’envie de rassembler tout ce que je savais pour essayer de mesurer de manière plus globale les risques et les enjeux. Ensuite, dans le cadre de la préparation de nos documentaires, l’enquête à proprement dite était d’autant plus difficile que nous touchions à des technologies en constante évolution.

En 2004, lorsque nous avons déposé le premier synopsis de  » Total Contrôle « , la téléphonie sur Internet n’était pas encore très répandue, les implants de puce commençaient à peine, les logiciels de filtrage sur Internet n’étaient pas encore obligatoires, la biométrie au travail était encore rare, les attentats de Londres n’avaient pas encore eu lieu. Finalement, au-delà de l’enquête initiale, notre travail a relevé essentiellement de la veille technologique pour être à l’affût des moindres progrès technologiques en matière de surveillance et de contrôle.

Vous mettez en lumière des sujets sensibles, tant sur les plans technologiques que politiques et citoyens. Quelles sont les principales difficultés que vous avez rencontrées ?
B.F : Nous avons eu un problème lors d’un tournage en France dans un Conseil général qui a choisi de s’équiper en téléphonie sur Internet. Au dernier moment, les responsables du site ne souhaitaient plus être associés au thème du fichage et l’interview ne s’est pas bien terminée. Dommage car notre but n’était pas de pointer du doigt telle ou telle entreprise, mais plutôt de réfléchir aux risques de la téléphonie IP en termes de confidentialité et de traçage. Sinon, nous avons plutôt rencontré de la méfiance. Lorsque nous avons interviewé le directeur de Microsoft Allemagne sur le fonctionnement de Windows Vista et, paradoxalement, sur le concept « d’informatique de confiance ». Lorsque nous avons tourné dans les locaux d’un fabricant de puces RFID qui avait peur d’être associé au « Big Brother ».

Le tournage au Mexique a également été particulièrement difficile. Les implants de puce restent confidentiels et nous avons eu beaucoup, beaucoup de mal pour être reçus par les services du Procureur général, l’équivalent de notre Garde des sceaux. Il y a trois ans, le Procureur avait décidé de se faire implanter une puce dans le bras et d’installer dans les bureaux du ministère un portique, une borne de réception RFID, pour être localisé en permanence. Une manière pour lui de se protéger des enlèvements très fréquents en Amérique du Sud. Plusieurs dizaines de ses collaborateurs étaient également implantés pour avoir accès à leurs ordinateurs. Naturellement, nous voulions en savoir un peu plus. Mais, sur le plan politique, le Mexique est un bien curieux pays et nous avons eu énormément de difficultés pour rencontrer nos interlocuteurs…

Enfin, nous avons également rencontré de la méfiance là où nous ne nous y attendions pas. Du côté des résistants, certains sont tellement paranos qu’ils refusent par principe de parler à des journalistes !
Pour les autres sujets, nous avons été au contraire étonnés de rencontrer des intervenants souvent fascinés et éblouis par l’aspect technologique des nouveaux moyens de surveillance. Pour certains, le côté ‘magique’ de la biométrie leur fait oublier les risques. Du coup, ils ne se rendaient même pas compte qu’ils disaient parfois des choses terrifiantes.

Aujourd’hui la réalité a dépassé la fiction. La vie privée est un livre ouvert : téléphone mobile, cartes à puce, ordinateur révèlent le moindre de nos faits et gestes : communications, achats, déplacements, santé… Tout est référençable, tout est référencé?
B.F : Oui, la réponse est clairement oui ! Tout est désormais référençable, traçable à un point que nous n’imaginons pas. Et souvent conservé et référencé dans des puissants disques durs. Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes tracés en permanence de manière active. Cela veut simplement dire que nous laissons en permanence des traces qui peuvent être utilisées ou non selon le bon vouloir des autorités. Les technologies existent. L’enjeu est désormais politique et dépend uniquement de la volonté ou non d’un gouvernement, ou de quelques géants de l’informatique, à utiliser les moyens dont ils disposent pour  » ficher  » et tracer les individus. Pour ne prendre qu’un seul exemple, comme le montre très bien Reporters Sans Frontières, l’utilisation du contrôle d’Internet n’a pas les mêmes conséquences en France ou en Chine.
La conservation des données collectées pose également des questions essentielles : quelle protection lorsque l’on sait que tout est piratable ? A qui donner l’accès aux bases de données ? A qui confier la gestion de ces données (société privée, Etat ?) ? etc.

L’ombre d’un impérialisme sécuritaire se profile. Des technologies rapprochées aux dérives paranoïaques en passant par la technophobie : où commence et où s’arrête la notion de sécurité? Qu’est ce qu’être libre au XXIe siècle?
B.F : Cette question relève de la conscience de chacun et du prix que nous sommes prêts à payer pour notre sécurité. Dans le sujet  » Big Brother City « , Duncan Campbell termine en citant une phrase de Benjamin Franklin qui dit à peu près cela :  » Ceux qui seraient tentés de vendre un peu de liberté pour gagner quelques instants de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre, ni sécurité ni liberté « …
Tout l’enjeu consiste à mettre en place des garde-fous suffisants pour éviter le pire. Ce n’est pas parce que l’homme a inventé le couteau qu’il est obligé de tuer son prochain. C’est pareil pour les nouvelles technologies. Je ne crois pas qu’il faille revenir en arrière. Internet est quelque chose d’extraordinaire. Le téléphone est également un progrès considérable pour communiquer.

Le problème des  » résistants  » en général est qu’ils ont soit des convictions politiques bien arrêtées mais qu’ils ne maîtrisent pas suffisamment ces technologies pour s’attaquer aux vrais problèmes et convaincre le plus grand nombre, soit qu’ils en maîtrisent parfaitement les aspects techniques et les risques technologiques mais qu’ils n’ont pas de conscience politique suffisante pour s’y opposer. Nous avons rencontré des hackers de génie qui n’avaient aucune conscience politique, et des militants des libertés individuelles qui ne comprennent rien à l’informatique, au fonctionnement de la biométrie ou aux puces RFID. Pour qu’elle s’organise de manière efficace, la résistance doit aujourd’hui savoir concilier la technique et la politique. Ce n’est pas encore vraiment le cas.

Le blog de Bruno Fay http://investigation.blog.lemonde.fr/
En attendant ce soir :
http://www.dailymotion.com/enquetesetreportages/video/x2b02s_bandeannonce http://video.google.com/videoplay?docid=-4146080511720384297&hl=fr

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